05 novembre 2007

mère de famille

Techniquement, je suis donc une mère de famille, et ce d'autant plus que je ne travaille plus. J'aime mes enfants, mais je déteste être une "mère de famille".
Ma mère en était une. Avec tous ses caprices - de malade (physique). Elle trouvait ridicules "les mères" qui faisaient manger des légumes aux enfants - ah, ah, elle n'était pas comme ça, elle, elle mangeait surtout des pâtes et de la viande et elle ne s'en portait pas plus mal. "Les mères" qui sortaient leurs enfants étaient ridicules aussi. Quelle idée : sortir les enfants et les emmener prendre l'air. Elle ne le faisait que de temps en temps, ironique à l'égard des "régulières", des habituées du parc. Je mourais d'envie d'y aller aussi. Mais pas question d'y aller sans elle, et pas question d'y aller tous les jours. Il y avait aussi les "mères" qui faisaient réviser leurs enfants : les imbéciles : elles ne m'avaient pas comme fille, moi qui l'avait envoyé promener, et, je suppose, vexée, quand elle avait voulu prendre en main mes études, pour se conformer à un modèle. Ces pauvres mères avaient des filles dociles (elle était, sur ce coup, bien que vexée, secrètement fière de moi) et vivaient ridiculement la scolarité de celles-ci, par procuration. Ma mère me faisait "entièrement confiance". Elle pouvait. Dans la série, elle a fait "entièrement confiance" à ma soeur. C'était une moins bonne idée.
Mon dégoût des "mères" vient donc de ma mère. Elle détestait ses consoeurs, parce qu'elles faisaient preuve de plus de sérieux qu'elle dans le suivi. Pour ma mère, être mère avait quelque chose de sacré : elle était, elle, mère, et c'était tout. Il y avait juste à avoir un enfant, et on devenait "mère". Comme elle : elle s'idolâtrait. Tout le surplus (se soucier des repas, des devoirs, etc) était inutile.
En fait, les médecins lui avaient déconseillé d'avoir un enfant, et elle leur avait désobéi deux fois : sa petite révolte de petite bourgeoise malade, un peu pitoyable. Je pense que c'était pour cette raison que sa seule maternité biologique lui paraissait merveilleuse, et que tout le surplus, qu'en réalité elle assumait mal parce que cela l'épuisait, elle le classait avec mépris et assurance dans la catégorie "inutile".
Curieusement, je n'ai jamais vu ma mère comme une femme malade. Il m'a semblé que sa santé se dégradait quand j'ai eu 14 ans, mais elle était déjà très malade avant. Elle parlait souvent de la mort, et comme elle ne mourait jamais, je barbotais dans le flou : allait-elle mourir, ou non? J'ai angoissé au début, après, sa mort est devenue abstraite. Quand elle a fini par mourir, ce dont elle m'avertissait depuis 20 ans, elle est morte d'autre chose.
J'essaie d'éloigner l'image que j'ai d'elle pour la rendre plus générale. Malade, elle a eu deux filles, ce qui l'épuisait, et elle justifiait par des raisonnements tout ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas faire; je pourrais envisager les choses avec plus de douceur si elle avait elle-même été plus douce. Mais elle était comme un sergent-chef.
Quand j'ai eu un enfant, elle a joué les blasées, et elle s'est attendu à ce que je l'imite : elle avait été tellement extraordinaire que je me devais de la prendre pour modèle. Elle a été déçue de mes divergences, et pleine de rancune. Rien ne lui faisait plus plaisir que de dire "Tu es comme moi". Rien ne l'agaçait plus que de me voir prendre des voies différentes.
Si je ne sors pas les enfants, je l'imite.
Si je les sors, je suis une de ces mères qui croient utile de sortir les enfants.
Quand je fais des nouilles, je l'imite.
Quand je fais une brioche, je suis de ces mères qui croient utile de cuisiner.
Quand je laisse les enfants faire leurs devoirs comme ils veulent y compris les bâcler (comme ma soeur), je l'imite.
Quand je me bats pour que les devoirs soient bien faits, je suis de ces mères qui croient utiles de suivre les études de leurs enfants.
Quand je l'imite, je me déteste.
Quand je joue le rôle des mères qui..., je la vois me détester.
Mise au point intéressante.
Merci à Filomène qui a provoqué cette réflexion par sa question. C'était l'objectif de mon blog : réfléchir sur ma mère.
Cela me rend affreusement amère. Brr. Envie de beurk. Je n'aime pas penser à elle.

15 commentaires:

Pablo a dit…

(Quel plaisir de retrouver ton blog après quelques jours). Il faut que tu tues ta mère. Pour de bon. Que tu en fasses le deuil. Je sais, trop facile à dire. Cours.

antagonisme a dit…

Tu as raison. Mais ce qui est bien, c'est qu'elle est morte, même si elle vit toujours en moi. C'est tout de même moins pesant. Pour ce qui est de courir, tu as raison, mais outre mon asthme qui, ici, redouble, j'ai mal à la jambe (depuis mai). Je sais, je dois aller voir le médecin; je l'ai fait en France, j'ai eu des anti inflammatoires, mais ça a recommencé. Je pense que c'est musculaire, j'ai mal au pied, au genou, et même dans l'articulation de la hanche (là où le fémur se place dans le bassin). Il faut que j'y retourne; Donc, que j'aille à l'Institut national de la Seguridad Social pour voir si mon mari est toujours inscrit, après il faut amener des papiers... Pff. brrr. Je hais les papiers. Je fuis toujours pour les faire. Je sais, c'est pas bien. Je vais le faire quand ma famille sera là parce que je n'aurais rien d'autre à faire : je ne pourrais pas écrire.
Je suis bien contente que tu sois revenu. Ton blog était un peu vide.

Anonyme a dit…

pablo m'a dit ça aussi.
pablo on va finir par croir que tu l'as vraiment tuée ta mère!

rien à ajouter,mal placée pour donner des conseils sur ce thème.

libertad

antagonisme a dit…

Quand on ouvre un blog, c'est qu' on a un truc à tuer.

lolotte a dit…

Très beau texte. Je suis touchée. Touchée aussi par de nombreux autres posts que j'ai parcouru sur votre blog depuis quelques jours (j'ai également découvert grâce à un de vos anciens billet le blog de veuve tarquine qui m'a bouleversé. J'ai partagé et j'ai été très touchée par votre questionnement autour de l'affichage "blog sans dieu")

Ma mère était plutôt une "trop bonne mère" et c'est difficile pour moi aujourd'hui de trouver ma manière à moi d'être mère, avec des aspirations autres à vivre, et pourtant un désir de construire une relation vraie et aimante avec mes enfants.
De mon côté j'ai beaucoup de mal à ne pas bâcler le travail du soir et je fais fi du bol d'air quotidien (et pourtant j'ai 4 gars). Sans le revendiquer. Au contraire. Avec un fond de culpabilité. J'ai été une très bonne maternante, allaitante, mais j'ai du mal à me situer dans mon rôle d'éducatrice d'enfants qui grandissent.

antagonisme a dit…

Eh bien, bonjour Lolotte et merci pour ton commentaire. Je ne sais pas s'il y a de trop bonnes mères... Si on ne peut pas les surmonter, ce n'est pas si bien, non? je pense qu'il faut juste être humble par rapport à ce qu'on fait en éduquant les enfants, critique, aussi, et laisser une marge d'erreur. Moi, je dis à mes fils que je les aime et que je fais ce que je fais par conviction. Parfois, je leur dis que je me trompe. Mon problème, c'est la colère. Il ne faut pas que ça me prenne.

Fauvette a dit…

Je crois que tu as envie d'être toi, tout simplement, et d'élever tes enfants comme tu l'entends.
Et surtout de vivre, Anta, de vivre !

antagonisme a dit…

Oui, bien sûr, mais il est parfois difficile de se diriger à travers les images que l'on vous renvoie, comme si on ne se guidait que sur des reflets. Trouver sa voie, à soi, juste, c'est dur. je dis ça, je l'ai trouvé, ou du moins je ne me pose pas trop de questions, mais ça vient parfois.

Maquettes a dit…

Mère,amère,c'est étrange ces mots si proches;)
C'est les comparaisons qui tuent j'ai l'impression.
Il y à quelques années,après des reproches que j'adressais à mon père, celui ci m'a répondu:"on improvisait,on apprenait!"
Cela m'a aidé à relativiser ma façon d'éduquer mon enfant aujourd'hui.J'ai droit à l'erreur,je ne serais jamais parfaite,je fais au mieux...Je pense qu'on en reparlera quand il sera ado comme je l'ai fait avec mon père...et ainsi va la vie!
(ceci dit,j'aime beaucoup votre blog!)

Saperli a dit…

il est tout aussi difficile d'être un bon enfant, qu'une bonne mère...

Moukmouk a dit…

Il y a trois étapes dans la vie: celle où on est élevé (si je pouvais avoir ma liberté je serais tellement mieux) celle où on élève ( je vais faire mieux que mes parents) et celle où on se justifie... de là vient la psychologie, une bonne partie de la philo, et un nombre incroyable de mauvais romans.

antagonisme a dit…

Maquettes : C'est vrai, on improvise, mais si j'en veux autant à ma mère c'est qu'elle ne m'a jamais dit qu'elle improvisait ou faisait de son mieux. Elle savait.
Saperli : Tu as raison aussi de renvoyer les enfants à leurs responsabilités; on veut toujours la perfection, même des parents.
Moukmouk : je crois que je rentre doucement dans la troisième période, non?
Pour revenir à ma mère, malgré la souffrance très amère qu'elle m'a inspiré, j'ai toujours essayé d'être jsute avec elle et de réfréner ma colère; je ne me suis engueulé qu'une fois (mais énorme) avec elle, ce qui lui a fait dire qu'elle aurait préféré plus de "petits conflits". Si je n'ai pas eu plus de "petits conflits" avec elle, c'st par manque de courage : d'une façon générale, je trouve l'harmonie plus reposante. Depuis sa mort, je me laisse aller à la colère pour une raison : l'état de ma soeur, qu'au demeurant j'ai vu se dégrader lentement sous mes yeux, années après années, protégée et étouffée par ma mère (mais je suis la première à préciser que ma soeur ne demandait pas mieux et n'a jamais fait un geste pour mettre de l'eau à bouillir, faire du repassage ou préparer un repas) me montre l'orgueil et l'aveuglement de ma mère, et celui de mon père, aussi. En fait c'est une relation à deux. Bon, elle a un copain maintenant, et quelques heures de travail par jour : elle va peut-être réussir à s'en sortir.
Dans mon cas, j'en veux à ma mère, frénétiquement, et je m'en veux aussi, de ne pas m'être plus secouée. Il y a une certaine facilité aussi à lui faire des reproches. Mais j'aimerai avoir au moins un peu de tendresse pour elle : rien à faire.

Pablo a dit…

Oui, va au médecin, il faut qu'un traumatologue fasse un diagnostic et te dise si courir peut empirer les choses (dans mon cas ça a été le contraire avec mes problèmes de genoux). Je ne sais pas comment c'est la "santé publique" là-bas, depuis que ce n'est pas national mais 'autonomique', ça dépend beaucoup de la Comunidad où l'on vit (ici c'est affreux ; j'ai une assurance privée aussi, j'ai honte de le dire, mais ça m'a beaucoup servi lorsque je suis allé chez un psy qui, entre autre, m'a montré des chemins pour tuer mes parents — c'est peut-être pour cela que je me répète autant à cet égard — finalement c'est une façon comme une autre de les accepter).

Pablo a dit…

Va chez le médecin. Ma fille fait toujours cette même erreur en français, c'est l'influence de l'espagnol ; on la corrige à chaque occasion, si elle lisait ça...

ada a dit…

A lire ton billet, je m'aperçois que j'ai encore oublier il ya quelques jours d'appeler ma mère pour son anniversaire.
Quand on ouvre un blog c'est qu'on a quelque chose à tuer tu dis ? Je vais méditer ça.