29 novembre 2007

Amitié : 1

Au fil du temps j'ai perdu tous mes amis.
Comme mon moral remonte doucement au fur et à mesure que mon environnement nouveau me devient familier, je vais pouvoir en parler sans pleurer après comme une madeleine.
Cela étant, je dois rechercher s'il ne m'est pas arrivé aussi de ne pas faire d'efforts avec d'autres personnes.
Bref. Je vais aussi essayer d'être concise et de ne pas faire de phrases.
Nous appellerons Sara ma première amie; je la rencontrai, paraît-il à 18 mois. C'était la fille de voisins de mes parents, du temps où mes parents sympathisaient avec leurs voisins. Ultérieurement, ces voisins déménagèrent un peu plus loin dans la rue; puis dans le Nord de la France; avant de revenir en grande banlieue parisienne.
Sara partit donc fort loin quand nous avions huit ou neuf ans; je regrettais son absence par phase ; je n'y pensais parfois pas, mais je ressentais parfois un manque énorme, à hurler, et je pensais à elle presque en pleurant (intérieurement). Il me semble aujourd'hui que je me noyais semi-volontairement dans une tristesse qui n'était pas entièrement due à son absence.
Nous nous écrivions, sur du papier à lettre de petite fille : rose, puis crème, avec des photos de jeunes filles floutées, assez cucul.
J'allais la voir, avec mes parents et ma soeur, dans le Nord, des villes un peu sombres, me sembla-t-il, mais elle habitait près d'un golf. J'avais beaucoup d'asthme à l'époque, et le souvenir que j'ai de cette visite se mêle bizarrement au goût du ventoline, à la légère douleur en bas des côtes que j'avais lors des crises et à ce sentiment de bouillie au goût de plastique chaud qui m'empoissait les poumons. Nous logions chez eux, partagions leur vie, et comme nous ne vivions comme personne, je trouvais tout étrange. Mon amie et ses frères faisaient de nombreuses choses qui m'auraient été parfaitement interdites et qui, dans ce contexte, semblaient normales, ma mère abdiquant ses diktats pour quelque temps : du vélo dans le lotissement, des balades dans les bois, de la lecture dans le salon (moi, je ne pouvais lire que dans ma chambre), de la peinture et de la pâte à modeler (ma mère trouvait les travaux manuels, vantés comme instructifs par la mère de mon amie, complètement idiots, sauf si on aimait cela, et elle savait que je n'aimais pas - ma mère savait tout sur moi, même des trucs que j'ignorais, tellement elle était forte). Toute cette liberté me perturbait complètement, et je ne profitais pas du temps avec Sara. Habituellement enfermée tout le temps chez moi, j'avais l'impression de flotter dans l'espace comme une bohémienne.
Elle revint en grande banlieue quand j'avais 13 ans; je lui rendis visite un jour, de moi-même, sans vraiment prévenir mes parents, je pris le RER, changeai à La Défense, puis pris le train de banlieue. Elle m'attendait à la gare, un peu surprise; elle était venue avec son frère, en vélo. Il me semblait avoir traversé des continents pour la rejoindre, et elle ne parut que surprise.
Nous avions commencé de nous séparer, et je ne comprenais pas pourquoi; depuis son départ, j'avais toujours attendu nos retrouvailles, et chaque fois été déçue par elles, et cela ne faisait qu'augmenter : mais je ne parvenais pas à comprendre ce qui n'allait pas. Quand je lui téléphonais, elle ne disait pas, je le savais, tout ce qu'elle sentait, mais pourquoi?
Son père était bizarre, traumatisé par je ne sais quel souvenir d'enfance, lié à la guerre et aux camp, l'un de ses parents étant juif ; violent, très dur, sarcastique, avec une mollesse dans le bas du visage ; il me faisait très peur. Sa mère ne valait guère mieux, mais elle était plus douce, pleurait tous les jours à cause de son mari, racontait tout à ma mère qui en parlait devant moi, et je frissonnais de stress ; elle quitta son mari qu'elle avait épousé sous les régime de la séparation de biens, très tard, vers la cinquantaine, pour un autre homme de soixante-dix ans, qui ne l'épousa pas, mourut deux ans après et la laissa sans aucune ressources, obligée de travailler, à plus de 50 ans, et au noir - une situation abracadabrante.
Sara, vers l'âge de 15 ans, eut de gros problèmes avec ses parents et se lia avec une famille voisine, au point d'y passer son temps, et d'y être comme une deuxième fille. J'avais alors d'autres amies, mais je me sentais jalouse : pourquoi pas moi? Pourquoi n'était-elle pas aussi amie avec moi? la réponse me paraît claire maintenant : mes parents étaient trop proches des siens, malgré l'esprit hyper-critique dont ma mère faisait preuve envers eux, ma mère était aussi sympa et maternelle qu'une perceuse électrique et nous habitions trop loin.
Je réalise que je ne lui avais jamais dit que je me rendais compte qu'elle ne me disait pas tout, que je ne lui parlais pas, par pudeur, de sa famille, parce que je ne savais pas trouver les mots; il me reste encore beaucoup de cela. Je ne sais pas quoi dire aux gens, très souvent. Plus tard, une autre amie, très proche, pleura devant moi à cause de la mort de son grand-père; je ressentais sa douleur avec tant de force que je me sentais suffoqué et oppressée, mais je ne dis pas un mot. Nous étions dans un bus, elle pleurait, mes pensées tournoyaient en vertige dans ma tête et je dis rien, je ne pris pas sa main, je ne la pris pas dans mes bras. Je n'ai réussi à exprimer mes sentiments qu'avec mes enfants.
L'éloignement, et l'incapacité à communiquer vraiment furent donc responsables de notre éloignement.
J'ai toujours des nouvelles de Sara; je me promets de l'appeler très souvent ; je l'ai appelé il y a trois ans, pour écouter encore ce pesant silence entre nous.
Elle s'est mariée avec un de mes anciens camarades de classe, grande famille, des sous partout, des appartements, des villégiatures ; mariage au cercle militaire où je ne suis pas allée : je déteste les mariages; je n'ai même pas offert de cadeaux, parce que je n'y ai pas pensé - oui, eh oui, j'ai mis dix ans à comprendre qu'on offrait des cadeaux aux mariages, par principe, moi je croyais qu'on offrait des cadeaux quand on était proche des gens et qu'on savait comment leur faire plaisir, je n'étais pas au fait du cadeau social, d'ailleurs j'ai toujours du mal à m'y faire ; je lui ai rendu visite, dans le VIIème, au village suisse. Je me suis engueulé avec un antiquaire à qui je demandais mon chemin, perdue dans les escaliers. Elle habite un immense appartement qui m'a rendu mélancolique, parce que je me suis demandé ce qu'il nous restait en commun, à la fin : elle école de commerce, lui Normale sup + Sce Po, ce monde que je connais bien, dans lequel je n'ai jamais pu m'intégrer, et que j'ai toujours fui, avec peur, en me sentant cloche, nulle, incapable d'avoir cette assurance terrifiante des filles de bonne famille qui ont fait des écoles de commerce, et même celle des filles pas de bonnes familles, qui ont fait les mêmes études et adopté les codes (alors que finalement j'en suis une aussi, même si j'ai été tenue loin des courts de tennis, des chevaux, des rallyes, ce qui, au final, m'a placé en position d'étrangère par rapport à mon entourage "naturel"). J'ai pensé à l'Ours, à sa famille, à mes amies éclectiques, étrangères souvent, mais pas de nationalités qu'on retrouve dans le VIIème. J'ai eu un vertige en me demandant où j'allais, ce que je faisais de ma vie, oui, je sais, on doit faire ce qu'on veut, mais j'ai plutôt improvisé, dans ma vie. Je ne veux pas de sa vie de repas entre gens importants (son mari place de l'argent pour des riches clients d'une banque), je sais, et avec quelle acuité, comment parlent ces gens, de quoi ils parlent, et comment ils s'éblouissent par petites touches, finalement aussi ploucs que d'autres moins bien élevés : ils s'épatent dans des dîners en ville, à coup de vacances luxueuses, ou de voitures chères achetés - je ne sais pas si je me fais comprendre, il faudra que je précise. Mais j'ai bien aimé ce sentiment sécurisant de faire, si je puis dire, partie de ce que l'on pourrait appeler les "Maîtres du monde". Samedi nous recevons les Bidules, tu sais, le député, et la semaine prochaine nous retrouvions les machins, tusais, l'éditeur, aux (nom d'une station de ski, ou balnéaire). Proust, sans la crinoline, et sans les phrases.
Bon, j'ai aimé frôler cette ambiance, mais je ne peux pas rentrer dedans, je voudrais pouvoir, ce serait sécurisant, mais je ne peux pas, quelque chose me tord le ventre quand je suis devant des gens comme ça.
Ah!!! J'oubliais le meilleur. Elle m'a fait, cette fois-là, un cadeau. Elle me tend un CD, que j'ouvre, machinalement ; il ne contient pas de CD (suis-je donc béotienne que de l'avoir cru); mais une feuille de papier pliée, marquée de mots et de dessins vagues. C'est un ami à eux, un artiste que fait de l'art quelque chose, et là, en ce moment, son concept, c'est l'art dans des boîtes de CD et elle a pensé que comme j'avais toujours eu un tempérament artistique - hein. Je prends le truc en disant "ah".
Moi, je lui avais amené des chocolats.
Je suis partie en me demandant qui j'étais.

Bon, mais je la recontacterai, pour le fun. En plus, maintenant l'Ours évolue vers des postes prestigieux (pas encore ; mais s'il est sage). Je pourrais lui dire : mon mari est pouet pouet pouet. La petite lumière s'allumera dans son oeil. Ah? dira-t-elle.
Trouvez-moi futile. Mais cela me fera plaisir d'avoir "réussi" selon ses critères. C'est déjà assez dur de ne pouvoir parler de Thucydide avec personne. Ou de Proust. Alors, un peu de caressage d'ego, ça fait du bien. Même si ce sont des caresses usurpées.
C'était une amie, très chère, de mon enfance. Je ne peux pas couper. J'ai encore dix ans. Je voudrais la toucher, l'atteindre. C'est idiot : mon silence de quand elle avait des problèmes avec sa famille lui a peut -être fait de la peine. Ou, sans lui faire de la peine, ne l'a pas aidée. Je suis responsable de cela. Si nous étions demeurée proches, elle me paraîtrait moins ridicule, au milieu de ses relations artistico-politiques à la con. On a le droit d'aimer tout le monde, même les gens qui ont des vies sociales mondaines. Si je la retrouve, je la garde. Elle fait partie de moi.

Il y a dix ans, ou plus, ou moins, enfin l'année de sa sortie, j'ai vu Mina Tannenbaum. Je suis sortie de ce film en pleurant comme une fontaine (pas à l'intérieur - de vraies larmes). Il y a un peu de ça dans mon rapport avec cette fille ; il y a un peu de ça dans mon rapport avec toutes mes amies.

16 commentaires:

CresceNet a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Maquettes a dit…

J'ai l'impression que tu es en pleine métamorphose,pas tout à fait prête à lâcher un passé qui ne te ressemble plus et pas encore sûre du chemin à emprunter...
En tout cas,ton texte est émouvant, touchant et tu traduis bien les sentiments de "trahison"(c'est un bien grand mot) que l'on peut ressentir à l'adolescence quand sa meilleure amie s'éloigne vers d'autres.
Peut être que c'est le fait de te retrouver si loin(je n'ai pas encore compris ou :o) qui te rends si nostalgique des amies d'enfance?

M1 a dit…

Youpiiiii, Ant' est lesbienne :)
Maq, désolé mais on n'a vraiment pas la même grille de lecture! :)

M1 a dit…

Ah si si, Maq appelle ça "métamorphose"! so sweeeeeeet :)

Valérie de Haute Savoie a dit…

J'ai bien fait d'attendre pour pouvoir lire tranquillement ton billet. C'est incroyable comme je m'y retrouve. J'ai parfois aussi ce petit pincement de désir de "faire partie de", et puis... je vois la prison dorée et je sais qu'il me serait absolument impossible de vivre dans ce milieu (que je connais aussi très bien). J'aime décidément beaucoup ce que tu dis.

antagonisme a dit…

Eh bien. J'ai bien fait d'écrire ça. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ouvre des portes!
Maquettes : Où, peu importe. Ici, là, ailleurs, partout, c'est pareil. (Enfin non, ici il fait 23 et il y a du soleil). Oui, tu as raison, je suis en pleine métamorphose, je me demande ce que ça va donner.
m1 : Pouh.
Valérie : C'est drôle, mais je me rends compte que plein de gens sont comme moi et ça me remonte totalement le moral. Il y a un aspect cathartique dans le blog, enfin dans le mien.

M1 a dit…

Ant', ça va pa de me cracher dessus? :)
On t'aime comme t'es!

M1 a dit…

un conseil, pour les comments, faut passer sur haloscan!

Fauvette a dit…

C'est une belle histoire, que tu analyses avec affection.
Entrer dans le cercle ? Rester à l'extérieur et se contenter de regarder ?
Je crois que tu peux avoir des amies différentes sans pour autant adhérer à leur mode de vie ; mais l'amitié peut exister quand même.
J'aime bien suivre tes réflexions sur ton enfance, ta famille, de billet en billet.
(Excuse-moi mais ta mère, elle m'impresionne, cela doit être dur d'exister après elle).

antagonisme a dit…

C'est quoi haloscan? Attends : il y a quatre jours, j'étais avec un chrétien du IVè siècle. Tu crois que je comprends la langue du XXIème siècle? Explique doucement, sans présupposer que je comprends (je ne comprends rien). Haloscan kézako?

antagonisme a dit…

Fauvette : justement j'ai prévu de parler de ma mère. Il serait temps. A l'origine j'ai créé ce blog pour parler d'elle et relire ce que j'avais à dire sur elle, pour y réfléchir ensuite. J'éprouve une rancoeur qui me dissimule la personne qu'elle était. Vivre à côté d'elle, et même loin d'elle, était affreux. C'est dingue, dans la mesure où elle adorait ses enfants. L'une des meilleures choses qui me soient arrivée est sa mort : j'ai respiré. Je voudrais comprendre d'où lui venait ce pouvoir sur nous (ma soeur est dans un état bien pire que moi).

valclair a dit…

Très beau billet une fois encore, riche de beaucoup de dimensions.
Mais ce qui m'y frappe surtout et fait écho, c'est l'incipit: « j'ai perdu tous mes amis ».
Je crois que c'est assez banal hélas et profondément triste de voir comme la vie éloigne le plus souvent. Et à mesure que l'on vieillit ce qu'on reconstitue dans la vie sociale classique ce sont surtout des "relations", gentilles, agréables, cordiales, tout ce qu'on veut, mais pas ou si rarement de vraies amitiés comme celles de l'enfance et de l'adolescence. Et alors le terreau affectif autour de soi s'assèche dangereusement.
Et c'est ce que je trouve assez magnifique avec la blogovie, c'est qu'elle permet de créer à nouveau des amitiés véritables parce qu’à travers nos blogs on est d’emblée sur des terrains profonds et intimes qui permettent de passer tous ces écrans si difficiles à franchir dans les relations de la vie sociale classique.

antagonisme a dit…

Valclair : oui, absolument.

M1 a dit…

Ant', Blogger c'est très bien, sauf que pour l'interface (la page) comment, c'est ultra naze et maintenant, pour laisser son blog-link (lien de blog), il faut avoir un compte google (gougueule).
connecte toi sur www.haloscan.com, et laisse toi faire (enfin.. laisse toi guider), t'auras une très belle page comment, facile, conviviale, tout comme la fenêtre de WIL et du M'CAFE! SFR? :o)

antagonisme a dit…

m1 : Bon. Je tente.

M1 a dit…

SFR? :)