23 novembre 2007

Distraite

Je suis distraite. En fait, il y a entre le monde réel et moi une invisible distance, qui fait que souvent je l'oublie, plongée dans mes pensées.
D'autre part, je ne comprends pas la vie, les gens ; encore que cela s'améliore avec l'âge. C'est difficile à expliquer : en fait, je suis dans mon monde, et j'ai du mal à en sortir. Et quand j'en sors, je suis toujours perplexe et souvent déçue.
Les effets secondaires de tout cela sont nombreux :
  • il m'arrive très souvent de ne pas comprendre les blagues ; je regarde les gens avec incrédulité ; et eux aussi car ils sont sûrs d'avoir plaisanté, donc ils pensent que je dois comprendre. On reste quelques instants suspendus dans le temps, jusqu'à ce que je comprenne que c'est une blague. Alors, soit je dis "ah ! c'est une blague!" ou alors je ris, mais trop tard.
  • Je fais des blagues qui ne font rire personne, et qui me donnent juste l'air bizarre. Quand je fais ça, je me dis que je dois ressembler à mon père... pas enthousiasmant.
  • Je ne vois pas les gens ou les choses. Si je ne vois pas les gens, je ne leur dis pas bonjour ; cela vexe ou semble impoli à un nombre incalculable de gens. Là où j'habitais avant, une mère d'élève de la classe de mon fils, et ensuite dans mes cours, était, je ne sais pourquoi, totalement invisible à mes yeux. En fait, je la voyais, mais il ne me venait pas à l'esprit de la saluer ; je n'avais rien à lui dire. Or, elle, elle tenait à me saluer parce que j'étais prof. Donc, pendant cinq ans, elle surgissait devant moi en me disant : "Bonjour!!!" et à chaque fois je me disais : "merde! j'ai encore oublié de lui dire bonjour!!". Mon esprit est aussi très contradicteur, même à mon corps défendant, et je crois que (car je la voyais) un blocage cérébral m'empêchait de lui dire bonjour : en effet, là-bas, vu l'impact désastreux de ma façon de traverser les foules de mères devant les écoles, je m'astreignais à dire "bonjour! bonjour!" à la cantonnade pour ne vexer personne. Donc, normalement, dans le tas, j'aurais du la voir et lui dire bonjour. Mais non. Cela me semblait si drôle que l'avant-dernière année, quand elle surgissait devant moi, je commençais à me marrer et je lui disais : "Mince! j'ai encore oublié de te dire bonjour!" Comme elle était très expansive, et que j'étais prof de son fils, donc il fallait qu'elle me fasse un peu de lèche au cas où, elle ne pouvait pas trop se vexer mais il était visible que ça l'énervait, et plus encore de me voir rire. La dernière année, j'avais à peu près fini par la repérer, et j'allais la voir en lui disant : "bonjour! t'as vu, je t'ai dit bonjour!", et ça l'énervait aussi, elle me disait : "oui, eh bien, tout de même, c'est normal, depuis le temps qu'on se connaît!".
  • Je ne me vexe pas de grand chose, quand ces évènements ont lieu en direct dans ma vie, car souvent je ne ressens rien. Le truc me passe au dessus de la tête, comme on dit. Je capte pas que j'aurais du me vexer. Ou alors, je remarque bien que la personne est désagréable, mais je suis encore plus frappée par sa vulgarité, par exemple, ou son stress, je la trouve bête ou je suis gênée pour elle et je ne suis pas vexée. Il m'est arrivé qu'on me dise :" t'as vu comment elle t'a parlé?" et non, je n'ai pas vu, ni entendu. J'ai vu une femme affreusement vulgaire, ou stupidement hors d'elle, j'ai eu honte de cet étalage de cris, de sentiments, mais je ne me sens pas visée. Il m'arrive de me vexer, mais toujours de remarque dites doucement, et souvent, sans aucune intention de vexer. Une mère qui vient hurler que j'ai fait ceci à son fils ne me vexe pas, elle m'exaspère et je le trouve lamentable, et je me trouve lamentable de devoir me taper des gans comme ça. Une maie qui me dit : "C'est toi qui a fait ce gâteau?" Oui, là je suis très vexée. Cependant, j'ai appris que quand on a affaire à des gens qui s'énervent ou vous prennent de haut, même si on ne se vexe pas, il ne faut pas les laisser faire : dans certaines situations, par exemple si la scène a lieu au sein d'un microcosme (travail, famille, groupe derelations...), l'image de celui qui se laisse fairepeut en pâtir. Je m'en foutais, mais je me suis rendu compte qu'il ne faut pas. Après, l'attitude des gens change à votre égard, ils ont moins de respect et ça peut être gênant. D'une certaine façon, on a intérêt à montrer les dents régulièrement. Je le fais maintenant, bien que cela ne me soit pas naturel. Je me débrouille pour dire un truc qui casse, ce qui est dur car j'ai l'esprit de l'escalier, ou, mieux, je soupire ou prend l'air choqué et je m'en vais. J'adore être toute seule, mais les gens se disent "Oh, là, elle fait la gueule." C'est une méthode, mais il ne faut pas en abuser. On a l'air de fuir. Le mieux, c'est l'ironie. Comme j'ai l'esprit de l'escalier, je commence. Je dis des trucs ironiques tout le temps. N'importe quoi. Parfois c'est con. ("Oh la la, elle a mis sa belle robe! - hou! il a un nouveau téléphone le monsieur! il est content?) mais ça marche bien. L'ironie implique la distance, elle peut être blessante et les gens sont un peu prudents. D'un autre côté, je suis pas hyper ironique, donc ça va. Sinon, je pourrais devenir blessante pour de bon et ce n'est pas le but. je veux juste qu'on me foute la paix.
  • Comme je suis distraite et que je ne vois rien, je perds tout, et je le retrouve généralement, mais pas toujours. C'est aussi pour ça que je dois être ironique. En général, les gens qui ne perdent rien et qui pensent à tout se moquent des distraits. Je m'en foutais, avant, que l'on se moque d'un défaut que j'ai et qui est réel ; mais comme je l'ai déjà dit, au bout d'un moment, à force de se moquer, ça peut déraper et les gens vous mangent la soupe sur la tête. Donc mieux vaut être un peu acide tout azimut, histoire d'éviter que les esprits forts locaux ne se la pète un peu trop.
  • Je ne suis, normalement, pas conventionnelle, ni dans ma façon de m'habiller, ni quand je parle aux gens. Je m'en fous de parler à quelqu'un qui à l'air d'un zonard, je lui parle. mais ça aussi c'est impossible. Les vêtements, d'abord : je détestais tellement m'habiller quand j'étais jeune que je récupérais les vêtments de mes amis. J'étais super mal habillée, pas coiffée, les cheveux longs, dans la figure, pantalon qui fait des poches au genoux et aux fesses, jupes ringardes, etc. Résultat : je me suis plus d'une fois faire traiter comme de la merde. Dans le boulot que je faisais à Paris, l'une de mes copines essayait de me faire engager par une boîte et la responsable lui a dit :"Anta? pas possible, nous avons une obligation de représentation envers nos clients, et tu as vu comment elle s'habille? " Ma copine m'a ordonné d'aller m'acheter des vêtements corrects ; j'y suis allée, la mort dans l'âme, et j'ai eu plus de boulots dans la boîte en question, qui payait bien. Dans une autre société, quand j'arrivais au milieu de mes collègues, certaines filles me regardaient, puis regardaient leurs copines, et pouffaient. J'ai changé, voilà comment. D'abord, quand j'étais prof dans le Golfe, un jour, j'ai mis la tenue "bien" datant de mes années de travail à Paris, achetée sur les conseils de ma copine, je suis allée faire cours et de très nombreux élèves m'ont demandé ce qui se passait. Mais rien, leur disais-je. Mais alors, pourquoi vous êtes habillée comme ça? Moi : Comment? Les élèves : Vous êtes bien habillée, madame, aujourd'hui, et ça vous va bien vous devriez être toujours comme ça. j'ai noté ; plus tard, une amie philippine, fille d'ambassadeur, m'a traîné chez un tailleur pour me faire faire quelques robes du soir ; j'étais parvenue à la conclusion qu'il me fallait au moins trois robe pour sortir le soir, car j'avais été invité dans des circonstances où les bidouillages vestimentaires n'étaient pas possible. J'ai quitté le Golfe en me disant qu'il faut au moins quelques robes du soir ; en Espagne, toutes les filles de moins de trente ans sont généralement bien habillées ; après, ça dépend. Du coup, avec une nouvelle sensibilité au look, je me suis rendu compte que j'étais super mal habillée ; j'ai entrepris de renouveler ma garde robe ; j'ai jeté des vêtements si vieux qu'ils étaient élimés. Mais cela coûte cher ; j'ai mis du temps. Au final, je n'ai plus que des vêtements bien ou chic ; j'ai viré tous les vêtements pourris : en effet, si j'ai des vêtements pourris, je ne mets qu'eux. On juge sur l'apparence, ai-je compris. Et je n'aime pas, finalement, être prise pour une idiote parce que j'ai des fringues de merde. Le jour où je veux faire simple, je mets un jean et un T-shirt. C'est la même chose avec les gens. D'abord, toutes les personnes non conventionnelles que j'ai connu (je parle de celle-là uniquement) n'aspiraient qu'à avoir l'air conventionelles et mondaines ; elles m'ont donné squattée, pompée, vampirisée, et je l'ai àchaque fois compris trop tard ; elles ont en outre détourné de moi toutes les personnes conventionnelles (or, je ne recherche pas les gens non-conventionnels, les ratés, les zonards : je parle à tout le monde). Donc, maintenant, je me méfie des gens non-conventionnels.
Conclusion : quand j'avais 20 ans, je m'habillais mal, je parlais à tout le monde, je n'avais aucun rythme de vie, je me laissais marcher sur les pieds, je planais, je rigolais tout le temps. Un de mes copains m'appelait "Anta, la fille qui se fume".
Maintenant, je m'habille, j'envoie promener les gens, je me couche à dix heures du soir, je sélectionne mes fréquentations (actuellement, c'est plutôt le nettoyage par le vide - j'exagère, en fait j'ai cette impression parce que je ne recherche pas les gens ; mais j'en trouve). Je plane toujours et je fais des blagues idiotes. C'est tout ce qui me reste.
Mais où sont les neiges d'antan?

9 commentaires:

M1 a dit…

Tu dois vivre quelques bons moments de solitudes mdam' la "disraite"! (surtout après tes blagues je suppose!). Ton post est très drôle, je dirai qu tu es une arme de "Distraition" massive, ou alors simplement originale! et cool aussi, t'es cool! parce que je l'avoue je l'étais pas (cool) avec toi au début! mea culpa :o)
Impoz'ton'stayl comme le dit Ali G!

antagonisme a dit…

Tu ne me visais pas.

M1 a dit…

Oui, disons que je ne te "connaissais" pas :)

Fauvette a dit…

Cela ne doit pas toujours te faciliter la vie, mais au moins tu es toi-même !
Pour les fringues, tu n'as vraiment aucun plaisir à porter quelque chose qui te va bien ?

antagonisme a dit…

Fauvette : Si, bien sûr, mais très ponctuellement. Les trois quart du temps, j'attrape ce qui passe. En ce moment, par exemple, j'ai du temps, alors j'essaie de réfléchir à ce que je mets : il me semble jouer à la poupée, avec moi dans le rôle de la poupée ; tout ça pour aller faire des courses et chercher les enfants à l'école. Mais je ne veux pas perdre la main.

Maquettes a dit…

c'est amusant,moi j'ai toujours considéré que s'habiller c'était comme se déguiser enfant,un jeu.
Un jour princesse,un jour fermière,ça dépends de l'humeur.Mais ça n'empêche pas les ratages! :o)
j'ai toujours l'image de Peau d'Ane dans la tête,une robe "couleur du jour"...
Bien sûr,si j'étais obligée d'enfiler un uniforme tout les jours,ou même un tailleur,le plaisir disparaîtrait.

antagonisme a dit…

Je trouve qu'on met un uniforme tous les jours, puisqu'on nous juge sur l'apparence. On peut jouer avec l'uniforme, car on a une marge. Mais limitée. Les vêtements ont un sens. On ne peut pas y échapper. La nana dans Les Visiteurs (son nom m'échappe ; une actrice comique). Emmanuelle Devos dans sur mes lèvres. Cela étant, je m'en fous, et c'est bien de jouer avec le look. Ce que je regrette, c'est qu'on ne me l'a pas dit. On dit, soit : Tu ne peux pas t'habiller comme ça pour faire ça! soit, tu es libre, habille-toi comme tu veux (et c'est faux parce que si, candide, tu t'habilles en plouc pour aller dans une soirée branchée, ou en zonarde pour aller chez des bourges, ça ne passera pas ; et attention, tous les groupes ont leur codes ; on ne s'en rend parfois pas compte parce qu'on est dedans).
Fauvette : J'y ai réfléchis, il y a un truc que j'adore : le look star en soirée, soit : un robe longue coupe classique, le mieux c'est empire; fendu derrière, talons et chaussures avec brillants ; cheveux relevés; bijoux ;maquillages. Comme j'ai, malgré mes efforts, un look plutôt casual (le stylé me fatigue) ça marche à tous les coups, mais à tous les coups. Les gens (les femmes, qui, en tant que jalouses potientelles, présentent le plus d'intérêt, vu que les hommes, en quelque sorte, déshabillent les femmes - le vêtement sert à tricher, donc on s'en fout, ce sont les femmes qui regardent le vêtement) restent scotchés. Ce n'est pas que je sois d'une beauté extraordinaire, ou super sexy, c'est, justement, le langage du look, bête et con, tu mets une robe de star hollywoodienne des années cinquante et t'as l'air d'une star hollywoddienne des années 50 - uniquement en soirée). Ce genre de robe s'achète à Noel dans les magasins de vêtements pas cher. Donc, oui, ça, j'ai plaisir à le porter, trois fois par an. Après, il y a les vêtements très lookés, mais comme je ne veux pas qu'on me regarde,je ne sors pas avec : par exemple, un vêtment année soixante dix ; ou un truc rose avec des fleurs ; violet avec des poissons. J'ai une casquette en plastique orange achetée dans un bazar chinois que j'adore... Mais mes enfants sont un peu gênés. Enfin, depuis qu'on est en Europe je les éduque. Mais tu vois, à la fin je finis par me rabattre sur du classique transparent -je veux dire au sens figuré.

Maquettes a dit…

Peut être qu'à certains moments on peut se permettre d'oublier les CONventions sociales et le regard(jugement) des autres.On s'habille pour se plaire aussi et pour séduire,ça aussi c'est un jeu et quand même un des petits plaisirs de la vie,non?
Tu parles de Valérie Lemercier et de sa caricature de bourgeoise Cyrillus? :o)
Je travaille dans la mode alors je suis peut être plus libre bien qu'il y ait des codes aussi dans ce milieu.Il me semble que c'est peut être aussi une question d'éducation,ma mère aimait la mode,ce n'était pas un péché d'être futile de temps en temps.

antagonisme a dit…

Eh bien, c'est marrant ce que tu dis. Ma mère considérait que s'habiller était futile. Elle n'y accordait que le minimum d'attention. Oui, ceci détermine cela.