05 juillet 2007

Humilité

Ici, voilà un problème auquel j'ai été confronté, toujours plus ou moins. Le pays est rempli de pauvres, moins qu'ailleurs, mais tout de même. certains, comme Fatma, travaillent en silence. D'autres font preuve d'une humilité obséquieuse, destinée à vous attendrir et à vous arracher de l'argent - ou autre chose. Or, mais je ne dis pas que j'ai raison, des principes probablement bourgeois m'interdisent de respecter celui qui s'humilie devant moi. Cependant, ici, la culture veut que le faible se prosterne en quelque sorte devant le fort. Voilà pourquoi je ne dois boire qu'avec révérence le champagne de Si Mohamed, et voilà pourquoi il est très difficile à inviter : il s'étranglerait avec mon champagne et ne daignerait pas partager mon humble Ugni. Voilà pourquoi je lui trouve une amertume, à ce champagne.
De même, Aicha, l'ex-femme de ménage du collège, vient régulièrement me murmurer que c'est dur, très dur (ce dont je ne doute pas); et quand je craque, et, me sentant, je ne sais pourquoi, salie moi-même, je lui donne un peu d'argent, je déteste sa révérence, son merci, le baiser qu'elle m'envoie, chien battue, la façon dont elle descend les escaliers, lente, comme pour maintenir l'image de sa peine, puis quand elle se croit hors de vue, va raconter sa bonne fortune au portier, et s'en va avec une toute nouvelle agilité; le lendemain c'est le portier qui vient me parler des problèmes de santé de sa fille...
Des interactions très complexes existent entre les gens. On est tous pris dedans. Oui, la femme de ménage, le portier, ont des vies terribles; mais ils ont admirablement compris comment peser sur les autres et les manipuler. Cette compréhension qu'ils attendent de nous, ils ne l'auront pas envers d'autres, ils écraseront le malheureux qui viendra nous voir pour en tirer les mêmes faveurs; ils se débarasseront de lui avec cruauté, sans compassion.
Je ne sais comment me couper de cela, mais je sens la subtilité de ces liens. Je sens aussi le risque qu'ils nous font courir. Ce n'est, assurément, pas la bonne façon d'aider; mais elle est immédiate et pratique pour eux; pour ceux qui ne savent pas résister, ce type de rapport va soit magnifier l'image que les Occidentaux ont d'eux (les pauvres, ils sont malheureux, il faut les aider), soit justifier le mépris qu'ils portent aux locaux (ils ne savent pas y faire, c'est vraiment des arabes). Dans tout les cas de figure, cela ne prédispose aucune des deux parties à un véritable échange, à une véritable communication. cela ne fait qu'entretenir le système. Je suis contre; mais je ne sais pas toujours résister.
Il va de soit que les locaux riches n'ont que mépris envers les pauvres, sauf liens perso, et qu'ils te les envoient balader avec une énergie qui prend aux tripes.
D'où le mérite de Fatma; pas de plainte, elle ne demande rien. Je peux la respecter. Mais maintenant je culpabilise. Je dois faire quelque chose pour elle; mais est-ce que je ne l'insulte pas un peu?
L'argent est vraiment quelque chose de terrible.
En ce moment mes sentiments religieux sont - .... (je crois toujours en Dieu, je ne peux pas dire que je ne crois pas qu'il y a un soleil). Mais cette phrase de la Bible qui dit qu'il est plus difficile à un riche de rentrer au paradis que de passer par le chas d'une aiguille, comme elle est vraie.
Bon, trêve de gémissements; si je veux renoncer à tout, je peux le faire; si je ne le fais pas, c'est que je ne veux pas. Je vais donner des trucs à Fatma, et de l'argent.
Pourquoi je coupe les cheveux en quatre comme ça?
(précision : je ne suis pas riche; mais je ne suis pas pauvre; je suis plus riche ici qu'en France; mais ça va; l'argent est relatif : un exemple : quand j'étais étudiante, je gagnais à peu près 2000 francs par mois; une amie recevait 1500 francs de son père pour ses menues dépenses; le 20 du mois, elle n'avait plus de sous et je lui offrais ses cafés; elle me considérait comme riche; je la considérais comme riche; laquelle avait raison? ).

3 commentaires:

Saperli a dit…

Bonjour, pourquoi ne pas continuer de respecter Fatma, en la faisant travailler pour l'aider, afin de ne pas froisser sa fierté ? Vous avez sans doute plein de chose à préparer avant votre départ...

antagonisme a dit…

Certes, mais je pars dans une semaine.

antagonisme a dit…

Elle n'est pas libre, car elle travaille le reste de la semaine en deux autres endroits (elle ne vient qu'une fois par semaine à la maison) et elle a déjà un travail pour après, parce qu'elle a bonne réputation, d'ailleurs.
Mais une idée me vient : rester en contact avec sa future co-employeuse, pour l'aider au cas où.