16 juin 2007

Proust

C’est l’un de mes auteurs préférés, peut-être pas le favori, parce qu’à force de le relire (il permet d’échapper délicieusement aux univers médiocres) je m’en suis un peu fatigué, mais le plus fin et le plus réconfortant.

Mais beaucoup de gens ne l’aiment pas ; on ne l’aborde qu’avec difficulté.

On n’est pas obligé de tout lire d’un coup. Moi, je relis toujours les mêmes parties.

D’abord le début.

Longtemps je me suis couché de bonne heure.

Le narrateur relate avec un luxe de petits détails qui caressent notre sensibilité et notre imagination l’heure de son coucher ; il craignait de quitter ses parents, et ceux-ci s’étaient mis en tête de l’aguerrir et lui faire passer ses angoisses et sa nervosité par une éducation voulue ferme mais qui n’est que celle d’un enfant surprotégé. Seul enfant perdu dans un monde d’adulte, il n’aspire à rien d’autre qu’à la présence de sa mère qui n’a aucune personnalité dans le livre, mais qui est sa mère. Bon, j’admets qu’on lui donnerait bien quelques coups de pied dans les fesses, mais c’est raconté avec une telle subtilité…

Puis la madeleine, et le début du livre. L’émotion qui le saisit lorsqu’il mange son morceau de madeleine trempé dans le thé. Certes, sa mère aurait pu lui servir un ti’punch, parce que la tasse de thé pour se remettre de la fatigue, ça crispe un peu, mais quelle description parfaite des réminiscences qui peuvent nous accabler parfois. Et l’exposé de son projet : faire revivre son passé, qui prépare la dernière scène du livre, bouleversante, quand lors d’une matinée, il retrouve tous les personnages du livre, et qu’il les trouve semblables et différents, car ils n’ont pas changé, ils sont toujours eux, mais le temps qui passe les a transformé…

Je le cite car je m’exprime si mal :

Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trouvais était quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une image du passé, mais m’offrait comme toutes les images successives, et que je n’avais encore jamais vues, qui séparaient le passé du présent, mieux encore, le rapport qu’il y avait entre le présent et le passé, elle était comme ce que l’on appelait autrefois une vue optique des années, la vue non d’un moment, non d’une personne située dans la perspective déformante du temps.

Telle est notre vie, tels nous sommes tous, n’est-ce pas ? Mes deux Titou n’ont pas grand-chose encore mais dans 50 ans existeront en eux des milliers d’eux-mêmes qui réunis et superposés les composeront.

Et moi-même, qui ne peut me souvenir de la Place Saint Sulpice et de la Sorbonne sans être au bord des larmes (j’écris cela et ma vue se brouille dans l’effort que je fais pour retenir mes larmes), je possède en moi-même une superposition d’éléments successifs, une enfant surprotégée dans une famille névrosée, une adolescente dépressive, une étudiante fauchée mais joyeuse, une expat ahurie et naïve, puis pessimiste et dégoûtée, toujours gâtée par la vie à cause de mon caractère positif qui fait que je dérape parfois mais je ne tombe jamais. Il y a un fil conducteur entre toutes ces personnes, le plaisir, perdu parfois mais toujours retrouvé, de la solitude, mais je suis qui ? Lequel de tous ces gens ?

Proust à nouveau :

Alors la vie nous apparaît comme la féerie où on voit d’acte en acte le bébé devenir adolescent, homme mûr et se courber vers la tombe. Et comme c’est par ces changements perpétuels qu’on sent que ces êtres prélevés à des distances assez grandes sont si différents, on sent qu’on a suivi la même loi que ces créatures qui se sont tellement transformées qu’elles ne ressemblent plus, sans avoir cessé d’être, justement parce qu’elles n’ont pas cessé d’être, à ce que nous avons connu d’elles jadis.

C’est génial, non ?

Bon, il faut rentrer dedans. Mais ça vaut le coup, m… Surtout quand on voit ce qu’il y a à l’extérieur.

Et dans la troisième partie du Coté de Guermantes. Là, c’est extraordinaire ;

Swann, le héros, se rend chez les Guermantes en même temps que le Narrateur.

Les Guermantes sont invités à une soirée. D’abord, Basin, le mari d’Oriane, grand mondain, craint que le décès d’un membre de sa famille ne le contraigne à un deuil qui le priverait de la soirée : il espère que la nouvelle du décès ne leur parviendra pas avant leur départ. Ensuite, après une conversation légère, Swann, ami d’Oriane, mais ils ne se voient plus depuis le mauvais mariage de celui-ci, lui annonce, avec politesse, qu’il ne pourra la retrouver en Italie parce qu’il sera mort.

Proust :

Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann.

– Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant, répondit ironiquement Swann.

Swann n’est dupe de rien, il sait que la duchesse sait qu’il va mourir, mais, prisonnier du monde dans lequel il vit, il n’insiste pas.

Mais (la politesse) de la duchesse lui permettait aussi d’apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort.

Ironie, subtile, de l’auteur. Cette ironie désespérée et sans espoir qui traverse le livre lui donne une dimension pour laquelle je ne trouve pas de qualificatif.

Ensuite, Oriane invite Swann à déjeuner, et s’en va, car son mari la presse, très grossièrement, alors même que Swann vient de lui annoncer qu’il va mourir dans quatre mois. Mais au moment d’entrer en voiture, sa jupe glisse et Basin voit qu’elle porte des souliers noirs avec sa robe rouge. Il lui ordonne d’aller se changer. Oriane est gênée : il vient d’insister lourdement pour qu’ils y aillent, et donc, de congédier Swann, mais maintenant ils ont tout le temps, s’il s’agit de quelque chose d’aussi important que de coordonner sa toilette. Oriane, qui sent bien l’indélicatesse, cède, car toute éduquée et fine et intelligente qu’elle soit, elle n’en est pas moins soumise à la tyrannie de son mari. Elle remonte changer de chaussures, et Basin demande à Swann et au narrateur de partir, car Oriane les aime trop, s’ils restent elle va encore leur parler et elle sera épuisée.

Cette scène, plus que d’autres (mais à chaque lecture je redécouvre le roman), montre à quel point nous sommes tous seuls, désespérément seuls. Est-ce que ce n’est pas exactement notre vie ?

Ce n’est pas tout même si je peine à l’écrire. Chaque mot de Proust sonne comme une petite vibration subtile, et l’harmonie entre toutes ces petites vibrations procure une sensation d’amplitude, de respiration, de bonheur, de lumière, d’intensité.

Mais ce n’est pas tout. Prenons cette phrase.

Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, Cette phrase suggère qu’Oriane est coincée, prisonnière, on pense à un triptyque dont elle serait l’élément central ou à un étau qui se ferme, ou au deux, et la tension impalpable entre ces deux images totalement dissemblables, l’une qui met Oriane au centre d’une œuvre, l’autre qui l’écrase, vraies toutes les deux, donne de la profondeur à l’image.

et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, Le patient anglais ? les infirmières de la Première Guerre mondiale ?

elle ne voyait rien dans le code des convenances

Oriane est soumise à des règles, elle est somme toute très étroite d’esprit, avec toute sa culture et sa subtilité, et son code est aussi misérable que celui des convenance

qui lui indiquât la jurisprudence à suivre

elle ne sait tout simplement pas quoi faire, elle hésite, elle qui sait toujours tout dire, toujours parfaite dans ses réactions mondaines. Swann l’a piégé, pour la piéger il faut qu’il paie de sa personne, car il vit dans un monde très dur et très superficiel. On pense, fugitivement à Ehrengarde, une nouvelle de la subtile danoise Karen Blixen, dans laquelle une jeune femme noble à principes « piège » involontairement Casanova qui avait pourtant prévu de la posséder toute entière d’une façon très originale, et qui se retrouve pris à son propre piège. Oriane a mis Swann et sa femme au ban de la bonne société, au ban de son monde, impitoyable et cruelle. Swann ne lui en veut pas, il vient désarmé, faible, pour regarder des tableaux, pour, disons, communiquer par l’esprit avec elle, et tandis qu’elle le congédie, il prend le pas sur elle.

et, ne sachant auquel donner la préférence,

à nouveau la soumission d’Oriane, car elle aurait du donner la préférence à la compassion, naturellement, mais nous devrions tous le faire et arrêter tout ce que nous faisons maintenant parce que les Tibétains sont exilés dans leur propre pays parce que maintenant que j’écris et maintenant que vous lisez, un enfant meurt en Chine dans un hôpital psychiatrique pour les enfants d’opposants, parce qu’il n’a pas été soigné d’une appendicite parce qu’on s’en fout des enfants des opposants, et un autre, caché dans une cage d’escalier obscure, pleure parce qu’on s’est moqué de son bégaiement, et tout cela n’est rien à côté des réfugiés africains, une vielle femme, par exemple, qui a tenu jusqu’au camp mais qui est en train de mourir – vous le savez et moi aussi, mais nous ne savons pas à quel problème donner la préférence

elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier.

Nous aussi. Nous nions. Parce que si on ne nie pas on est obligé d’arrêter toute notre vie.

« Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann.

C’est une blague ? On sait bien que la mondialisation c’est super chouette. S’il y a des SDF, c’est juste que c’est pas de bol, ils n’ont qu’à faire un effort.

Il y a bien plus que cela dans chaque phrase, bien sûr, mais je résume. Je peine tant à exprimer toute cette subtilité.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Proust....
Peut-etre que c'est par lui que je devrais commencer pour me réconcilier avec la littérature française!

Libertad

Pivoine a dit…

Moi aussi, Proust est un de mes -romanciers- préférés. Je n'ai pas tout lu (j'ai pilé "sec" au milieu de "La Prisonnière" - dans des conditions un peu particulières), mais j'y suis allée doucement, comme vous. D'abord 25, puis 50 pages... Pris, laissé, recommencé, j'avais 16 ans. Mon prof de français était une spécialiste de Proust. Je me devais de le lire. Et un jour, j'ai continué et j'ai enchaîné... J'ai aussi recopié des extraits dans un cahier, pas les mêmes que vous, non, mais certains me suivent depuis mes 17 ans (comme un passage magnifique, sur la sagesse, des propos que le peintre Elstir tient au narrateur, dans les Jeunes filles en fleurs...)

Magnifique... Quand on dit qu'on aime Proust, on vous prend parfois pour une dingue, ou pour une snob. Et j'ai même dû, en guise de "leçon d'essai" (lors de mes études de futur prof), analyser une phrase avec mes élèves - une alayse grammaticale et syntaxique. C'était hard...

marie a dit…

Je n'ai lu Proust qu'à la Sorbonne, mais en cours de grammaire. Ses phrases particulièrement longues, pleines de subordonnées diverses, se prêtent bien à l'analyse grammaticale.

Pablo a dit…

Ne sachant auquel donner la préférence... mais en tout cas, je sais en te lisant que cet été il y aura pour moi la découverte de Proust : je me réjouis, rétrospectivement, d'avoir été réticent à le lire traduit, lorsque je ne pouvais certainement pas encore le lire en français.