29 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 11

Dès ma sortie, je réalise que ce n’est pas simple : je n’ai plus de muscle, surtout dans les jambes. J’ai du mal à m’asseoir dans la voiture, à en sortir, j’utilise mes bras pour m’accrocher et me faire avancer. Je monte les escaliers à la force des bras. Pour donner le biberon, je m’assieds, je me cale dans le canapé, et on me donne le bébé. Je ne peux pas me relever seule, il me faut un assistant qui me le prenne des bras.

Je passe l’essentiel de ma journée au lit, mais mon fils aîné peut venir me voir et faire des câlins. Le bébé est à mes côtés. Je suis aidée : ma mère, remarquable d’inefficacité, mais c’est toujours mieux que rien, puis ma belle-mère, très efficace.

A part de gros problèmes d’insomnie qui ont persisté six mois, je m’en suis remise, et bien. J’ai retrouvé mes muscles, ma (faible, de toute façon) capacité respiratoire.

Voilà comment je ne suis pas morte en Espagne.

PS : ici, le premier pédiatre qui a vu mon titounet, alors âgé de quinze mois, m’a dit en lisant le carnet de santé : « Tiens ! Voilà un bébé qui a eu du mal à respirer en naissant ! ».

Mais quinze mois après, cela ne m’a pas fait le même effet.

25 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 10

En chambre :

On m’a interdit de me lever mais j’ai envie d’aller faire pipi toute seule, alors je me lève, accrochée à la perche du goutte à goutte (je n’ai plus qu’un tuyau qui se divise en trois, et le cathéter, mais je ne sais pas que je l’ai, je ne me suis pas regardée), et je marche jusqu’à la salle de bain. Je suis courbée, j’ai des vertiges, je plie les genoux et je reste attentive au moindre signe de malaise, auquel cas je me dis que j’essaierai de choir en souplesse. Mais ça va. Aller au toilette m’épuise pour au moins deux heures.

Au bout de trois jours je réclame ma sortie. Le médecin, à coup de cariño et d’airs désolés, refuse. Les infirmières sont emmerdées, mais plutôt de mon côté. Le quatrième jour en chambre, j’adopte un discours simple : « quiero mi bebe ». D’autre part, je pleure dès qu’on me parle. Là, je sens que ça fonctionne. Les allées et venues se multiplient ; ils décident de m’autoriser à voir le bebe (qui a quitté la nursery). Mon mari débarque avec mes deux enfants. L’aîné est effaré, et souriant, bravement. Il me demande quand je rentre. Il ne sait trop comment faire avec cette mère bizarre, blanche, faible, inhabituelle. Le bébé barbote dans la zénitude. Il ne pleure pas, s’agite un peu, regarde autour de lui. Il est toujours comme ça, me dit mon mari. Quand il a faim, on lui fait un câlin et il attend.

Quand il parte, je comprends que voir ses enfants, c’est vivre avec eux, pas recevoir une visite.

Quelques personnes viennent me voir (je ne connais pas grand monde), dont une madrilène exaspérée qui se met tout de suite en colère contre le système de santé espagnol et m’explique que je devrais haïr l’Espagne. Je lui dis que tout le monde a été sympa, ce qui l’énerve encore plus : ils te devaient bien ça !

Quelqu’un m’amène une énorme mousse au chocolat, puisque j’aime ça.

Je reçois des fleurs du service du personnel de la boîte de mon mari. Le directeur du personnel et le directeur m’appellent (ce sont des anglais ; en fait ils se sentent emmerdés parce que la couverture sociale de mon mari n’était pas terrible, pour un expat- pas expat ; mais en fait, avec la meilleure couverture sociale du monde je n’aurais pas forcément évité le problème : je ne me suis pas méfiée de mes problèmes respiratoires à cause de mon asthme, et je n’ai été voir que le médecin du centro de salud ; d’autre part, les seuls médecins corrects étaient en ville, à vingt bonnes minutes en voiture, et je n’avais pas la « force » d’y aller, je n’y serais pas allée, même avec une extraordinaire assurance privée ; non, ce qui aurait changé les choses, c’est des médecins privés compétents dans les environs proches, ou que le médecin du centro de salud soit plus futé – mais j’ai rencontré sa femme après, et j’ai su qu’il était en dépression, et que cela faisait peu de temps qu’il avait repris le travail ; après mon histoire, sa hiérarchie l’avait mis en dispo ou je ne sais quoi ; à partir du moment où j’ai mis les pieds à l’hôpital naval, j’ai été très bien soignée ).

Le médecin me fait mariner. Je sors jeudi. Puis le jeudi matin : vendredi, peut-être. Finalement je sors le samedi. Je suis restée en tout trois semaines à l’hôpital, 5 jours endormie, 8 réveillée à la UMI, et 8 en chambre.

21 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 9

Les jours suivants je réalise. D’abord, j’émerge lentement et je constate que je ne peux plus bouger : je suis molle, bouger mon corps est un effort. Je ne peux pas m’asseoir.

Les infirmières viennent me laver tous les matins, heureusement. Je me laisse faire, en notant que c’est curieux (d’être obligée de se laisser faire à ce point par d’autres). Elles me disent qu’elles sont contentes. Pourquoi, leur dis-je. Une fille jeune comme moi ! disent-elles. Eh bien quoi, une fille jeune comme moi- quoi ?

- Elles sont contentes pour moi, dis-je à mon mari. Elles sont vraiment sympas, quand même.

Mon mari me regarde bizarrement.

-Mais tout le monde est content pour toi. Pas seulement elles. Moi aussi, je suis content pour toi !! A la boîte aussi ils sont contents.

-Mais pourquoi ?

- Parce que tu n’es pas morte !!!

- Ah ! fais-je. Je n’avais pas perçu les choses comme ça, mais évidemment ça se comprend mieux.

A la visite suivante, je dis à mon mari :

- Mais tu crois que j’ai vraiment failli mourir ?

Il me sort une phrase que j’ai longtemps eu dans la tête :

- Tu as déjà vu quelqu’un vivre sans poumons ?

- Oui. Enfin, non.

Une idée me vient.

- Mais tu as du être stressé ?

Il me regarde. Mon mari est dans le genre : tout à l’intérieur.

- Titou aurait pu être orphelin !

Il devient blanc.

- Oui, bon, eh bien on n’en parle plus.

Les infirmières ont une super –méthode : elles me roulent d’un côté, enlèvent le drap sale, placent à demi le drap propre et frais ; puis elles me roulent de l’autre côté, font de même et me rallongent. Deux me tiennent pendant que l’on change l’oreiller.

Un jour, une infirmière vient me voir : il faut que je mange. Manger ? J’ai oublié ce que c’est. Elle me demande ce que je veux. Je ne veux rien. Je n’ai pas faim.

- Si tu veux voir ton bébé, tu dois manger.

Je réalise que j’ai un bébé, que je n’ai pas vu. J’accepte un yaourt, si on me montre le bébé. Impossible : pas de bébé à la UMI. Je me transforme en fontaine. En fait, dans ma tête, j’étais toujours « enceinte », je n’avais pas accouché psychologiquement, mais ce jour-là j’ai réalisé que j’avais un bébé.

Branle-bas de combat ; mon mari pourra emmener le bébé, mais je ne le verrai qu’à travers la porte ; il reste un foyer de pneumonie dans un poumon.

Je vois le bébé ; c’est un bébé ; il est tranquille, il remue vaguement les pieds. Mon mari me dit que c’est le plus beau, le plus mignon, et que tous les parents qui viennent à la nursery croient que c’est le leur ; je mange trois cuillers de yaourt.

L’infirmière recommence le lendemain. Je progresse en espagnol.

- Que te apetece, cariño ?

Je ne comprends pas, puis je comprends apetece, appetit, plus le contexte.

Mais nada, rien, je n’ai pas faim, penser à la nourriture me remplit.

Elle me fait manger un yaourt et une tisane par jour.

Je comprends progressivement que j’ai vraiment failli mourir. Un jour, une vieille dame arrive à la UMI, je l’entends gémir. Moi qui suis une ancienne, cela fait cinq jours que j’y suis, je demande ce qu’elle a : c’est une anglaise qui a fait une crise cardiaque. Je suis inquiète pour elle : venir dans un pays étranger, et faire une crise cardiaque, risquer la mort ! Je dis à l’infirmier qui est à mes côtés combien je trouve cela horrible. Il me regarde :

- Y tu, cariño ?

Moi, quoi ? Il se coue la tête. Il m’explique que quand ils m’ont vu arriver et qu’ils m’ont réveillé (abre los ojos, c’était eux), ils étaient inquiets et stressés pour moi : une étrangère, une jeune mère…

Mais moi, ce n’était pas pareil – mais l’infirmière me coupe la parole vigoureusement : ce que tu as eu, me dit-il, c’est plus grave qu’une crise cardiaque.

Ce qui me cloue : je ne vois pas ce qui peut être plus grave qu’une crise cardiaque, mais je ne suis pas du métier. Néanmoins, je prends note de la chose. Donc j’ai vraiment failli mourir.

Un autre jour, les infirmières arrivent à cinq : elles ont une mission : m’asseoir. Je ne veux pas. Je veux qu’on me foute la paix. Mais elles ne m’écoutent pas. Elles me disent qu’il faut faire le lit. Je leur dis qu’avant elles s’en sortaient très bien sans m’asseoir. Rien du tout. Elles me prennent, à trois, plus un pour le fauteuil et une pour porter mes jambes qui tombent, molles. Elles y tiennent. Elles m’installent. Ça prend dix minutes. Elles font le lit. Puis elles me laissent assise, avec un journal, que je n’ai même pas la force de tenir dans mes mains. Je gis sur le fauteuil, en pensant qu’on est peu de chose. A la première qui surgit, je demande qu’on me recouche, ce qui est fait.

Curieusement, on ne me repropose pas de m’asseoir dans les jours suivants.

Les derniers jours, ça va mieux. J’avale un yaourt et une tisane par jour, et je demande quand est-ce que je sors et quand je pourrais rentrer.

Après deux jours où on me fait de nombreuses radios, il apparaît que le foyer de pneumonie s’est résorbé.

Pour sortir de la UMI, on me place sur un lit roulant, et en sortant, je vois le mur derrière moi, pour la première fois : ce ne sont que des tableaux, des instruments, des appareils. Cela me fait un choc. Là aussi, je réalise que pour qu’on me mette dans un endroit pareil, je devais vraiment être malade.

12 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 8

Très peu de temps après j’ai soif. En fait j’ai soif depuis que je me suis réveillée, mais ça devient intenable. Ils ne veulent pas me donner à boire. Je suis en rage. Le deuxième jour, je m’arrache le truc que j’ai dans le nez, pour manifester mon mécontentement. Une infirmière vient m’expliquer très lentement que j’ai eu beaucoup d’eau dans le corps ( ?) et qu’ils ne peuvent pas m’en donner. Je m’en fous.

Dès que quelqu’un survient, je dis « tengo sed ». J’ai un truc au doigt pour mesurer le taux d’oxygène dans le sang, une pince avec une lumière, et quand je le retire une infirmière vient me le remettre. Alors je le retire tout le temps, comme ça elles viennent et je leur dis que j’ai soif. Une chef finit par m’engueuler. Ce truc au doigt n’est pas un jeu. Je pleure. J’ai soif.

Quelqu’un me met un coton imbibée d’eau dans la bouche.

Une nuit, débarque une infirmière très gentille. Elle m’écoute. Elle va chercher plein de gens et on me fait une radio ou un électrocardiogramme, je ne sais plus. Je me souviens qu’elle attend les résultats, et tout d’un coup on lui amène un papier et elle crie : « Sed ! Sed ! » ce que je comprends comme la preuve technique que mon corps avait soif. Est-ce possible ou est-ce une autre hallucination ? Ensuite, elle ou une autre m’explique que toutes les infirmières savaient que j’avais soif, mais les médecins disaient de ne pas me donner à boire ; mais cette infirmière-là étudiait pour être médecin et pensait à part elle que les médecins se trompaient souvent sur les malades (ou dans mon cas ; j’ai écouté ces explications avec fatigue, c’est lointain). Elle a donc prouvé aux médecins que j’avais soif, et j’ai pu boire (au début, goutte par goutte).(vrai ou hallucination ?)

10 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 7

Quand je me réveille, je suis dans le doré. C’est agréable. Un mec, doré aussi, avec une sorte de vaporisateur sur le dos, vaporise le mur à l’aide d’un long tuyau relié à son appareil. C’est curieux, car il ne fait aucun bruit. Des mouches ou des abeilles volètent autour de lui. Je trouve cela curieux qu’on vienne faire cela dans une chambre d’hôpital, mais bon, me dis-je, après tout c’est l’Espagne.

Je dors encore, et quand je me réveille, je ne suis plus dans le doré. Je demande dans mon espagnol exécrable pourquoi le type était là.

Ça donne à peu près ça.

- Habia un hombre… Porque ?

- No, cariño, no habia.

- Si… habia… et moscas tambien.

- No habia hombre, no habia moscas.

- Si … o abejas.

- Abejas tampoco.

J’en parle à mon mari. Je lui dis que je vais peut-être être allergique au produit qu’il vaporisait. Il me regarde avec inquiétude.

- Il n’y avait personne.

- C’est pas possible. Va leur demander.

Il y va.

- Non, il n’y avait rien. Elles disent que tu as eu une hallucination.

- Non mais c’est pas possible, je l’ai vu.

- Ecoute, c’est la UMI ici, ils vont pas envoyer des mecs pour vaporiser les insectes dans la UMI.

- C’est quoi la UMI ?

- C’est ici. C’est un endroit pour les malades graves.

- Mais je ne suis pas malade. L’accouchement s’est mal passé ?

- Pas vraiment.

- C’est l’asthme ?

- Ce n’était pas de l’asthme. Tu as eu une double pneumonie. Ils t’ont endormi pour te mettre sous respirateur artificiel et te soigner.

- Tu ne crois pas qu’ils ont un peu paniqué ?

Mon mari est agacé.

- Non, je ne crois pas qu’ils ont un peu paniqué. Regarde –toi.

Je ne peux pas bouger, je suis molle, mais en tournant la tête je constate, ce que je n’avais pas remarqué, que j’ai trois perfusions, une dans chaque coude plus une au poignet, et que dans chaque perfusion, rentrent trois tuyaux (donc neuf tuyaux en tout).

J’ai aussi un tuyau dans le nez, et un truc qui va dans l’artère (mais je ne le saurais qu’après, quand ils me l’auront enlevé, au bout de trois semaines – j’ai failli m’évanouir : c’était quoi, ce truc ? Un tuyau qui va dans le …(je ne comprends pas), alors elle me dit que ça va cerca du corazon ;et je me mets à crier : mais c’est hyper dangereux – et elle s’en va avec agacement). J’ai aussi un drain pour uriner.

Enfin, ce jour-là, je suis très fatiguée, et je demeure convaincue au fond de moi (je suis dans le brouillard) que tout le monde s’est beaucoup énervé pour une grosse crise d’asthme.

06 août 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 6

Plus tard, je me réveille, dans un lit. J’ai soif. Mon mari est là. Il est bizarre.

- ça va ?

J’envisage de répondre oui, mais je me sens molle. Je flotte dans une sorte de torpeur douce. je suis plutôt bien, et je n'ai mal nulle part. Il insiste.

- ça va ?

Je veux dire oui mais ma bouche est bizarre, il y a un truc. Je m’agite, l’idée c’est d’enlever le truc.

D’ailleurs le truc est dans mon nez.

- Comment tu te sens ?

Pourquoi on me met des trucs dans le nez ? c’est quoi ce plan ? Ils sont quand même frappadingue, les espagnols. On n’accouche pas par le nez.

J’arrête d’y penser. Je dérive.

Mon mari insiste.

- ça va ?

Ça me rappelle que j’ai un truc dans le nez. Je décide d’essayer de l’enlever. Il me prend la main pour m’en empêcher.

- Où est le bébé ?

Ça doit être un système espagnol, on sépare les bébés des mamans.

- Il va bien, me dit-il sur le ton de quelqu’un qui aurait aussi bien pu dire le contraire.

J’ai beau être molle, rêveuse, avec des trucs dans le nez, je trouve ça louche.

- Il est où ?

- Il est à la nursery.

- Il va bien ?

- Oui.

- Vraiment bien ?

- Oui. Pourquoi ?

- Tu es bizarre.

- Hmm, fait mon mari. Tu sais quel jour on est ?

- Ben, mardi.

- Non.

- Mais si, on est mardi.

Je suis fatiguée, molle, j’ai envie de dormir, et il me casse les pieds avec le jour de la semaine.

- Alors mercredi, dis-je agacée.

- Non.

- Mais ça veut dire quoi ?

- L’anesthésie a duré longtemps.

Je me dis vaguement que c’est peu probable, une anesthésie ne dure pas longtemps. Mais je n’ai pas la force de débattre.

- Quel jour ?

- Dimanche.

Je le regarde, mes yeux fatiguent, il est flou.

- Comment ça, dimanche, c’est trop long…Le bébé est né quand ?

- Mardi.

- Et là c’est dimanche ?

- Oui.

Une infirmière arrive ; il va s’en aller. J’ai plein de questions à lui poser, mais surtout envie de dormir, je n’insiste pas.

Je m’endors.

01 août 2007

Abre los ojos

Bon. Le temps passe de façon confuse, et tout d’un coup on me dérange. Je suis suspendue (je pense aux suspenseurs de Vladimir Harkonnen) dans une lumière dorée, un soleil sur les yeux et des gens me disent des trucs que je n’ai pas envie d’entendre.

Je n’entends pas, je ferme les yeux, je suis bien.

Ils insistent.

Ils parlent, ils s'agitent, ils m'empêchent de dormir ou de flotter dans le doré.

Ce qu’ils disent n’a aucun sens. Je m’en souviens, maintenant, mais quand ça s’est produit cela n’avait aucun sens. Ils me parlaient, me touchaient, me secouaient, en répétant tout le temps la même chose.

Abre los ojos Anta. Abre los ojos. Abre los ojos.

Je suis bien, je flotte. Ils me secouent la tête et j’ai le soleil dans les yeux. Ce n’est pas le soleil, c’est une lampe.

Abre los ojos Anta. Abre los ojos. Abre los ojos.

Alors que je veux dormir. Ou flotter dans le doré.

Dans une sorte de vaisseau spatial, en apesanteur.

Abre los ojos Anta. Abre los ojos. Abre los ojos.

Ils continuent. Mais je me rendors.

28 juillet 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 5

En voiture, emmitouflée dans deux pull et une couverture, et toujours gelée, d’un froid qui pénètre jusqu’aux os, je lui ordonne d’aller à l’hôpital militaire.

- Mais on n’y a pas droit.

- Les urgences.

- Tu crois ?

- Je me couche par terre et je meurs dans le hall s’il le faut.

Mon mari est d’une famille de travailleurs ; les ordres sont les ordres et le chef c’est le chef. Si on n’a pas le droit d’aller à l’hôpital militaire on n’a pas le droit. Moi, j’essaie d’abord d’obtenir ce que je veux.

A l’hôpital, personne ne fait d’objection, de toute façon je ne tiens plus de bout, je ne parle plus qu’à peine, on me met dans un fauteuil et on me transporte en obstétrique, détail croustillant, à côté d’un bébé de deux jours.

Comme je respire mal, j’appelle les infirmières, moyennement aimable, pour leur dire : « No puedo respirar », elles vont peut-être comprendre, non ?

Elles finissent pas m’amener une bouteille d’oxygène, puisque vraiment je tiens à étouffer.

J’essaie de leur faire comprendre que quand on est enceinte et qu’on respire mal, c’est peut-être gênant pour le bébé, non ?

La nuit se passe. La jeune mère me regarde avec épouvante toute la nuit. Je respire comme une locomotive, je tremble de fièvre et je lui dis « Lo siento » tout le temps parce que mes maigres connaissances en matière de santé publique me permettent de douter du bien-fondé de mon placement aux côtés d’un nouveau-né.

Au matin, après divers mouvements, arrive un médecin-chef accompagné de jeunes gens, genre étudiants. Souriant, il fait une visite de prof. Il discute avec l’infirmière « et celle-là, qu’est-ce qu’elle a ? « Puis tout d’un coup il me voit et me dit d’un air emmerdé « No estas bien, cariño … »

Au moins, il y en a un qui suit.

Ils partent.

Un autre revient, et oh joie c’est mon gynéco. Il m’annonce qu’on va me faire sur le champ une césarienne. Il fait partie des médecins qui inspirent confiance. Je suis rassurée.

Mon mari débarque et me dit qu’on va me faire une césarienne. Je sais, dis-je.

Tout d’un coup tout le monde s’énerve, on vient me chercher, je suis sur un lit roulant, je descend dans des ascenceurs, je rentre en salle d’op, mon mari vient me dire qu’il est là et que ça va aller, on sort le bébé et on me soigne après. Tout baigne, quoi.

Piqûre dans le bras, je m’endors toute contente. Du moment qu’on sort le bébé. Je me sens déjà mieux.

25 juillet 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 4

Le médecin du centro a refusé avec la dernière énergie de me prescrire de la cortisone (pas de cortisone pour les femmes enceintes). J’ai essayé de lui dire que je ne me sentais vraiment pas bien mais non : femme enceinte, pas de cortisone.

Le soir, j’appelle le père d’un élève (je donnais des cours de français), pharmacien de son état et je lui dis que je ne suis pas bien. Il vient chez moi et m’emmène chez un copain médecin qui me fait une piqure de cortisone. Ça va un peu mieux pendant trois jours et puis un jour où j’avais été particulièrement épuisée, tout d’un coup je me sens vraiment mal, comme un vertige, quelque chose de bizarre et de très soudain, et je n’ai que le temps de prendre un seau pour vomir. C’était curieux : rien en moi ne me signalait une gastro, mais ce vomissement m’a fait comprendre que mon corps disait : stop ! Mais stop à quoi ?

Une inquiétude inexplicable m’a envahie et j’ai appelé mon mari pour lui dire que quelque chose n’allait pas et qu’il allait devoir m’emmener à l’hôpital. Il a poussé l’habituel grognement de rage de monomaniaque du travail dérangé dans son vice (il n’avait travaillé que 10 heures ce jour-là, sa journée était loin d’être finie) mais il a surgi, aimable comme une porte de prison, quarante minutes après.

Or, dans l’intervalle, quelque chose de très facile à interpréter m’était arrivé : la fièvre avait commencé à monter, avec une violence incroyable : mes mains et tout mon corps tressautaient, je n’arrivais plus à saisir les objets et j’étais gelée. Je me suis dit que j’avais une bronchite asthmatiforme carabinée. Quand mon mari est entré furieux d'être dérangé au milieu de sa demi-journée de travail, il m’a vue et a changé de figure.

Je rappelle les symptômes au cas où il y aurait un médecin dans la salle : énorme gêne respiratoire ET fièvre violente.

21 juillet 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 3

Il fait froid en Espagne. Si. L’hiver. Très froid. Et comme dans le Sud ils ne sont pas riches, ils ne chauffent pas. Ils sont espagnols, ils sont super-forts : ils n’ont pas froid.

Mais moi je suis française et j’arrivais d’un pays du Golfe. La première année, avant d’être enceinte, je me souviens d’avoir été sous la couette, avec le nez dehors, et de sentir mon nez se glacer et me dire : mais c’est pas vrai, je suis en train de m’enrhumer. L’air froid et humide passait à travers mes narines, descendait dans ma gorge… et je prenais froid. Je me sentais prendre froid.

Autre précision : je suis asthmatique. Un asthme bénin, mais gênant. Mais bon, quand on est asthmatique, on ne s’offusque guère d’une petite gêne respiratoire. Un coup de ventoline et basta.

Dernier point : j’étais épuisée en fin de grossesse. J’amenais mon fils à l’école, je rangeais vaguement la maison, puis je me couchais en pull sous la couette (il caillait) à 11 h30 et je dormais jusqu’à 16 h 30, heure à laquelle le Bon Dieu me faisait émerger en sursaut et transpirante pour me précipiter chercher mon fils à l’école.

Dernier point : le système de santé espagnol. Dans chaque bled il y a des centro de salud, et l’accouchement c’était en ville, dans l’hôpital dont tout le monde m’avait dit qu’il était pourri. Donc on avait choisi un gynécologue privé, très bien, monsieur très comme il faut, et une clinique privée (celle du curetage).

Mais tout ça était à quarante minutes de voiture et à nous frais, alors qu’on n’avait pas beaucoup de sous (la fin du mois à zéro, et dieu sait que je suis économe).

Donc, au quotidien, c’était le centro de salud à cinq minutes à pied et gratuit.

19 juillet 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte - 2

Ma sauveuse a dit au conducteur que j’étais enceinte et le mec s’est excusé de m’avoir percuté, ce qui m’a toujours surpris vu que je lui ai coupé la route – c’est moi qui n’aurait pas du me trouver là.

Ensuite, la dame m’a emmené à la ville pour faire une échographie (alors que je n’étais pas inquiète du tout). Elle m’a emmené à l’Hôpital militaire en me disant que l’autre avait trop mauvaise réputation, et que par suite de travaux les urgences de l’hôpital normal étaient transférées à l’hôpital militaire.

Nous avons alors eu un deuxième accident de voiture, sans gravité, juste un choc, à faible vitesse, mais bon.

La nana était désespérée ; elle avait voulu m’aider, et voilà qu’elle devenait responsable d’un deuxième accident ; ne perdons pas de vue que le téléphone arabe fonctionnant assez bien en Espagne, toute la boîte a été au courant des deux accidents.

L’échographie a révélée que le bébé allait bien ; le type, à qui je ne demandais rien, m’a dit que c’était un « varoncito », mais bien que le o final ait un caractère masculin, l’information n’a que mollement franchi la barrière de mon esprit ce jour-là.

(En fait, un mois après la naissance, je me suis dit: « tiens, mais varoncito, si ça se trouve, ça veut dire garçon »).

Bon, voilà le début de « comment on ne meurt pas en Espagne ». Un début modeste. Juste des préliminaires.

La suite est mieux.

16 juillet 2007

Le pays dans lequel je ne suis pas morte

Je ne suis pas née en Espagne, mais je n’y suis pas morte – ça crée des liens je suppose.

Tout est lié à ma deuxième grossesse, en Espagne.

D’abord, je suis arrivée dans le pays et j’ai fait un œuf clair, je me suis retrouvé dans une clinique le lendemain de mon arrivée sans parler la langue. (mise en bouche). Le personnel était sympa, je me souviens de l’anesthésiste qui parlait anglais et qui a dit durant le curetage que j’étais « muy nerviosa ».

Puis j’ai été enceinte encore et bon. Il m’est arrivé plein de trucs étranges (dangereux).

Un jour, en novembre, j’ai eu un accident. Voilà comment ça s’est passé. J’amenais le grand à l’école, il me fallait emprunter une large avenue, puis tourner à gauche, mais pour tourner à gauche il fallait d’abord tourner à droite dans une contre-allée, puis couper la grande avenue.

Cette zone débordait de feux rouges : celui de la grande avenue, celui de la contre-allée, et, plus déconcertant, un autre dans la grande avenue, juste après la contre-allée, en somme redondant par rapport au premier feu de la grande avenue. Quand le feu de la grande avenue était vert, celui de la contre-allée était rouge, et vice-versa.

Or, moi, dans l’état de dérèglement hormonal et de fatigue du à la grossesse, un matin, dans la contre-allée, j’ai vu le feu vert, et je suis passée, doucement, car quelque chose, selon moi, clochait. Alors que je coupais l’avenue, j’ai perçu un mouvement sur ma gauche, et j’ai réalisé ce qui clochait : le feu vert que j’avais regardé n’était pas le bon, c’était celui de l’avenue, et juste après j’ai été percuté par une voiture, qui avait ralenti, mais pas assez.

Je suis sortie de la voiture en larmes, catastrophée de ma connerie. Comment avais-je pu faire un truc pareil ? Le conducteur s’est précipité vers moi en me disant des tas de trucs que je ne comprenais pas. Est arrivée, salvatrice, une employée de mon mari qui parlait anglais (et emmenait ses enfants à l’école comme moi). Elle a embarqué mon fils et est revenue pour faire la traduction après.

13 juillet 2007

Ciao

En fait pas ciao tant que ça mais c'est l'effet que ça me fait.
Je vais être occupée par des problèmes administratifs et autres.
Je vais voler dans le ciel.
J'ai écrit un texte sur une mésaventure espagnole. Je vais tester le système du blog pour voir si on peut publier des billets avant de les mettre en ligne. Je suppose que oui. La technique c'est chouette. (mpais ça n'est rien sans l'esprit, hein, notons-le)
Donc je vais étaler la publication du truc.
Un détail : cette histoire finit bien pour tout le monde.

11 juillet 2007

Cartons 2

Cartons.
Les enfants partis, la maison sans dessus dessous, l'angoisse.
L'été est beau mais je ne le vois pas.
Vivement Paris.

07 juillet 2007

Hypocrite?

Je reprends le problème de l’intégration, cher à Libertad, et je le met en relation avec un billet très touchant écrit par Chiboum.(Et je fais même un lien hypertexte, alors que je suis super paresseuse, c’est pour quand les liens en soufflant dessus ?)

J’ai mis un commentaire sur son blog mais je partais trop dans une autre direction, c’était trop axé sur moi donc je vais faire un billet ici.

Je suis arrivé il y a sept ans, pour deux ans, ou peut-être trois. J’avais déjà passé six ans dans deux pays étrangers, donc j’avais ma technique : ne pas essayer de s’intégrer, ça prend trop de temps, et en quelque mois on n’a pas le temps : non, plutôt foncer dans le tas et prendre ce qui vient. Une sorte de spontanéité désordonnée et protéiforme.

J’ai d’abord passé un an dans une petite ville où je me suis mortellement ennuyée. Pas de bibliothèque, pas de cinéma, pas de librairie, et je n’aime pas la plage – de toute façon j’habitais tout près.

Tous les locaux que j’abordais étaient fuyants. Il faudra que je raconte une histoire, précisément, qui m’a beaucoup surpris. J’ai pensé très vite à Route des Indes, et à une caractéristiques des Indiens évoquées par le livre : Les Indiens ne disent jamais non. Ici non plus. Les gens disent oui tout le temps, mais ils ne font pas ce qu’ils disent. Maintenant, à leur façon de dire oui, je sais si le truc va se faire, mais avant je ne « sentais » rien et j’étais souvent déçue. Attention, ce n’est ni de l’hypocrisie ni du mensonge, les gens ne disent pas non pour ne pas froisser leur interlocuteur. Je précise que je suis devenue comme ça. Je n’ai aucune vergogne à dire oui, puis à abandonner en disant « bin finalement non ».

Exemple de dialogue :

- Est-ce que les livres de sixième sont arrivés ?

- Normalement.

- Vous pouvez aller vérifier ?

- Non, ils ne sont pas.

- Alors quand ?

- demain, ‘nch’Allah.

- Vous m’avez dit ça hier.

Mimique d’excuse.

A petite dose, ça passe, mais au bout d’un moment, vous vous mettez à vivre dans un univers flottant, sans règle, sans dates, où les choses peuvent avoir lieu, ou pas, ou les évènements eux-mêmes décident de leur existence, et où vous flottez entre eux avec une désinvolture rêveuse. Ça n’est pas désagréable en soi, si l’on s’y abandonne, mais voilà, je ne m’y abandonne pas. Par moment, je suis en rage. Enfin j’ai mis au point cette année LA stratégie, l’amabilité têtue : c’est courtois, mais têtu. Je fais chier poliment, donc à la fin je suis servie.

Bon, bref.

Au cours de mon séjour, ma situation a évolué et je me suis vue rester dans le pays pour beaucoup plus longtemps (quand l’Ours envoie des CV avec son travail ici, ça casse tout de suite le CV ; depuis qu’il a annoncé aux chasseurs de tête qui l’ont dans leur dossier son nouveau job il reçoit des propositions d’emploi autrement plus intéressantes ; le boulot qu’il a trouvé, c’est la clef de la serrure de la porte de la prison). J’ai donc été plus attentive à ce qui m’entourait, ou attentive dans un esprit différent.

Je suis entourée de nombreux Français, de locaux et d’étrangers.

Sauf quelques personnes qui me détestent farouchement parce que j’ai pris parti dans des histoires les concernant, j’ai la réputation d’être sympa, le genre gentille. Un monsieur du pays a dit à sa femme que j’étais un ange. Pour certains de mes collègues locaux je suis la seule Française pas mariée à un local sympa (ou presque sympa). Ils me parlent dans la langue fleurie du pays, « tu nous connais », « nous avons tellement d’estime l’un pour l’autre ». Ces mots, pour moi, ne veulent rien dire, mais je suis moins critiquée ou regardée comme une étrangère que d’autres (il faut dire que certains collègues « glissent » au milieu des locaux sans les voir, avec un manque de courtoisie hallucinant).

Pour mes collègues français je suis rigolote et sympa, en gros. Certains soulignent mon dynamisme, alors que je ne me sens pas du tout dynamique.

Pour d’autres personnes, j’ai l’image d’une fille sympa. Cette année j’ai pris des distances avec beaucoup de gens, mais toujours courtoisement et beaucoup de gens m’invitent car ils veulent m’avoir une dernière fois. Donc, je ne suis pas trop antipathique.

Cependant, ce qui est évident, c’est que la réaction des gens est finalement liée uniquement à mon attitude, courtoise, donc, et pas à ce que je suis. Lorsque parfois je dis des choses qui montrent que je ne suis pas si courtoise, ou que la courtoisie est une simple façon d’être en société, les gens s’amusent et réagissent en disant : « Ah ! Mais en fait, tu n’es pas si … »

Or, mon objectif n’est pas d’être hypocrite. Je suis courtoise parce que cela facilite les choses, et parce qu’aucune personne de mon entourage ne mérite vraiment ma mauvaise humeur. Je n’ai pas envie de balancer mon ego et mes états d’âmes à la figure des gens.

Mais au final, cela crée un décalage entre ce que je suis et l’image que je donne de moi.

Est-ce que je suis une hypocrite ?

J’estime plus convenable de donner à mes sentiments un vernis policé : dois-je au contraire critiquer, émettre des remarques sincères qui peuvent être blessantes ?

Je trouve que les gens ont un ego énorme, mais gonflé, qui se blesse et s’irrite à la plus petite remarque : il m’a regardé… elle a eu l’air de dire que…. Elle n’a pas à …. Je suis incapable d’accorder la même importance à des remarques, regards ou réactions. La plupart du temps, je m’en moque. Donc, on me prend pour une gentille, ce que je ne suis pas : je critique, je râle, j’ai des antipathies, mais discrètes.

Suis-je hypocrite ?

(Je précise que quand je suis mécontente de quelqu’un, je me débrouille pour le lui dire, clairement et courtoisement, en lui laissant une porte de sortie pour son ego ; mon objectif est que l’on revienne le plus vite possible à des relations efficaces ; j’exprime mon mécontentement, mais c’est tout ; il y a aussi des cas où je ne maîtrise rien, où je suis injuste, rageuse, emportée… Ils sont rares, justement parce que je me contrôle).

Alors, suis-je hypocrite ?

05 juillet 2007

Humilité

Ici, voilà un problème auquel j'ai été confronté, toujours plus ou moins. Le pays est rempli de pauvres, moins qu'ailleurs, mais tout de même. certains, comme Fatma, travaillent en silence. D'autres font preuve d'une humilité obséquieuse, destinée à vous attendrir et à vous arracher de l'argent - ou autre chose. Or, mais je ne dis pas que j'ai raison, des principes probablement bourgeois m'interdisent de respecter celui qui s'humilie devant moi. Cependant, ici, la culture veut que le faible se prosterne en quelque sorte devant le fort. Voilà pourquoi je ne dois boire qu'avec révérence le champagne de Si Mohamed, et voilà pourquoi il est très difficile à inviter : il s'étranglerait avec mon champagne et ne daignerait pas partager mon humble Ugni. Voilà pourquoi je lui trouve une amertume, à ce champagne.
De même, Aicha, l'ex-femme de ménage du collège, vient régulièrement me murmurer que c'est dur, très dur (ce dont je ne doute pas); et quand je craque, et, me sentant, je ne sais pourquoi, salie moi-même, je lui donne un peu d'argent, je déteste sa révérence, son merci, le baiser qu'elle m'envoie, chien battue, la façon dont elle descend les escaliers, lente, comme pour maintenir l'image de sa peine, puis quand elle se croit hors de vue, va raconter sa bonne fortune au portier, et s'en va avec une toute nouvelle agilité; le lendemain c'est le portier qui vient me parler des problèmes de santé de sa fille...
Des interactions très complexes existent entre les gens. On est tous pris dedans. Oui, la femme de ménage, le portier, ont des vies terribles; mais ils ont admirablement compris comment peser sur les autres et les manipuler. Cette compréhension qu'ils attendent de nous, ils ne l'auront pas envers d'autres, ils écraseront le malheureux qui viendra nous voir pour en tirer les mêmes faveurs; ils se débarasseront de lui avec cruauté, sans compassion.
Je ne sais comment me couper de cela, mais je sens la subtilité de ces liens. Je sens aussi le risque qu'ils nous font courir. Ce n'est, assurément, pas la bonne façon d'aider; mais elle est immédiate et pratique pour eux; pour ceux qui ne savent pas résister, ce type de rapport va soit magnifier l'image que les Occidentaux ont d'eux (les pauvres, ils sont malheureux, il faut les aider), soit justifier le mépris qu'ils portent aux locaux (ils ne savent pas y faire, c'est vraiment des arabes). Dans tout les cas de figure, cela ne prédispose aucune des deux parties à un véritable échange, à une véritable communication. cela ne fait qu'entretenir le système. Je suis contre; mais je ne sais pas toujours résister.
Il va de soit que les locaux riches n'ont que mépris envers les pauvres, sauf liens perso, et qu'ils te les envoient balader avec une énergie qui prend aux tripes.
D'où le mérite de Fatma; pas de plainte, elle ne demande rien. Je peux la respecter. Mais maintenant je culpabilise. Je dois faire quelque chose pour elle; mais est-ce que je ne l'insulte pas un peu?
L'argent est vraiment quelque chose de terrible.
En ce moment mes sentiments religieux sont - .... (je crois toujours en Dieu, je ne peux pas dire que je ne crois pas qu'il y a un soleil). Mais cette phrase de la Bible qui dit qu'il est plus difficile à un riche de rentrer au paradis que de passer par le chas d'une aiguille, comme elle est vraie.
Bon, trêve de gémissements; si je veux renoncer à tout, je peux le faire; si je ne le fais pas, c'est que je ne veux pas. Je vais donner des trucs à Fatma, et de l'argent.
Pourquoi je coupe les cheveux en quatre comme ça?
(précision : je ne suis pas riche; mais je ne suis pas pauvre; je suis plus riche ici qu'en France; mais ça va; l'argent est relatif : un exemple : quand j'étais étudiante, je gagnais à peu près 2000 francs par mois; une amie recevait 1500 francs de son père pour ses menues dépenses; le 20 du mois, elle n'avait plus de sous et je lui offrais ses cafés; elle me considérait comme riche; je la considérais comme riche; laquelle avait raison? ).

Fatma

C'est l'été. Ciel bleu, vent (un peu trop fort), soleil, oiseaux.
Ici, l'été est un vrai été. La lumière forte décline vers le soir, on a chaud, puis frais la nuit à cause du vent.
Défaut : pas de soirs d'été. Plus on va vers l'équateur, moins il y a de soirs d'été, c'est dur.
Je vais regretter ma femme de ménage, Fatma. Je m'en veux : j'ai eu tant de problèmes avec les femmes de ménage ici que j'ai été hyper distante avec elle, et justement, elle faisait partie des gens sympas. Juste avant elle, il y avait une femme avec qui j'ai été sympa et qui ne se souvenait jamais des jours où elle devait venir à la maison, ou arrivait quand j'étais partie au boulot et m'appelait pour me dire : "Vous n'êtes pas là?" Elle faisait bien son travail, mais on ne pouvait pas compter sur elle. Après qu'elle ne soit pas venue pendant trois semaines, elle a débarqué un jour pour me dire qu'elle ne pouvait pas venir, mais reviendrait le lendemain; je lui ai juste dit que non, que je ne supportais plus qu'elle vienne de façon si capricieuse et que je préférait ne plus du tout compter sur elle. Je n'ai pas eu de femme de ménage ensuite pendant huit mois. Je me levais à six heures le matin pour nettoyer une pièce. C'était ennuyeux, mais pas plus que de partir en laissant le bordel et en me disant : elle va venir - et de retrouver le bordel. Soit on a une femme de ménage, soit on n'en a pas. En plus, elle me faisait des réflexions sur la façon dont j'avais nettoyé en son absence, genre 'vous ne savez pas nettoyer" et à chaque fois que je lui répondais : c'est justement pour ça que j'ai pris une femme de ménage - elle faisait la tête, sensible au reproche.
Puis est venue Fatma. Je me méfiais, d'ailleurs je ne lui ai jamais laissé de vaisselle, je maintenais à peu près tout en l'état en me disant que si elle ne venait pas j'aurais trois tâches en urgence : la cuisine, la salle de bain, et le rangement des trucs qui traînent. Je les planifiais dans un coin de ma tête pour ne pas me sentir découragée si elle ne venait pas : mais elle est toujours venue. Un confort incroyable. Elle nettoie tout, j'ai senti qu'elle essayait de m'aider et qu'à travers le ménage elle essayait de communiquer avec moi. Est-ce ma froideur antarctique qui l'a rendue sympa ou l'est-elle naturellement? Elle range toutes mes affaires à un certain endroit, elle m'a posé des questions pour savoir comment je voulais qu'on plie le linge, et ensuite elle a fait ce que je lui suggérais - rare ici.
Je communique avec elle, mais sans paroles. Je lui donne des trucs, elle m'en donne aussi, c'est l'une des personnes les plus sympas que j'ai rencontré ici. Mais il est trop tard pour nous laisser aller, trop tard pour lui dire que je l'ai apprécié. La sympathie est venue lentement, presque rugueusement, et maintenant il est trop tard. Je me creuse la cervelle pour savoir ce que je dois faire pour elle. De l'argent? Surement, mais c'est un peu court. Comment faire?

A côté de cela, le portier du collège est venu me voir et m'a rappelé qu'il était mon ami - ah!!!- et qu'il était disposé à récupérer tout ce que je laisserai en partant.

03 juillet 2007

Cartons

Je fais des cartons, ma maison est assez confuse.
Je vide des tiroirs et je jette. Je garde beaucoup quand même.
J'emmène les enfants dans un parc aquatique.
Je réalise que le petit a passé 7 de ses huit années de vie ici.
Et l'autre, 7 de ses 13 années.
J'ai acheté les billets d'avions.
On va dîner chez plein de gens.
J'ai du mal à me concentrer.
Je dois acheter du Lexomil et du Temestat pour l'avion.
Et du produit anti-cafard.

30 juin 2007

Partir

Depuis trois semaines, toutes celles qui m'abordent ne me disent que : il paraît que tu pars?
Et je constate un phénomène incroyable : chez les locaux ou les couples mixtes, presque tous ont la même réactions, dramatique dans sa sincérité : ils soupirent, ferment les yeux, blêmissent, et disent : tu as de la chance, vas-y, qu'est-ce que j'aimerai faire comme toi, etc.
Je ne parle pas des européens, qui, dans l'ensemble, ont choisi de venir ici et dont je dirais que la médiocrité mêlée au savoir-faire trouve à s'employer. Cette phrase semble méchante, il faut l'expliquer. Ici, la plupart des locaux sont très incompétents (les compétents sont à l'étranger, ou pris dans un système vicieux qui les rend incompétents - ex : ici, dans un boulot, il ne faut surtout pas prendre d'initiative, on ne sait pas ce que le chef va faire, donc les gens ne font rien; après quelques mois de vie ici, tout le monde connaît mille et une conséquences insupportables de ce système). Donc, les étrangers, disposant d'un savoir-faire précis, et d'une capacité d'initiative forcément supérieure aux locaux, sont précieux. En outre, les gens entre eux se tirent dans les pattes et se font des vacheries; très souvent, ils préfèrent avoir pour chef un Européen, car ils sont plus respectueux de la personne - même ceux qui, dans leur langage, ressemblent à de gros racistes de base, et c'est ça qui est déconcertant -en fait, même ceux qui sont de gros racistes de base, donnent aux locaux une ambiance de travail plus rigoureuse et plus égalitaire. Oui, car les locaux fonctionnent sur le principe des relations. Si untel connait untel, il va lui donner un poste ou une augmentation ou ne pas noter un retard, et donc, par relation, contact, laisser s'installer une relation d'injustice, qui répétée mille fois, va pourrir la boîte. Vous allez dans un salon de coiffure ou une boulangerie parce qu'il y a là unepersonne correcte, rapide, efficace, qui vous a plu et donc vous êtes satisfait du travail. (ça m'est arrivé, croyez-moi). Au bout de deux mois, vous constatez qu'elle a des problèmes avec son chef alors que les feigants qui l'entourent n'en ont pas. Ce n'est pas bizarre du tout, c'est que tous les feignants qui l'entourent lui pourrissent la vie et disent des saloperies sur elle au chef. Du coup, soit, par osmose, il faut qu'elle fasse comme les autres employés, elle devient molle, innefficace, malaimable; soit elle est virée. j'en suis à un point où chaque fois que je vois un employé dynamique et compétent j'ai envie de l'embrasser et de lui dire : "Toi, mon gars, tu vas souffrir".
Vous vous dites peut-être en me lisant que par la vertu du système capitaliste, une entreprise mal gérée dont tous les employés sont innefficaces et nuls va se casser la figure??? Vous rêvez. Pour le système capitaliste dur, je ne sais pas, mais ici, l'argent vient d'ailleurs, on ne sait jamais très bien d'où, mais pas des revenus générés par la boîte, qui sert plutôt de vitrine sociale.
Bref. Eh bien, les étrangers, même ceux qui émettent des réflexions mal séantes sur les locaux, ne gèrent pas leurs entreprises comme ça. Comprenez-vous? C'est plus fort qu'eux, ce sytème, ils ne peuvent pas l'appliquer, ils ne peuvent pas, sauf occasionnellement, par aveuglement, donner du pouvoir à un type nul, ou laisser une paresseuse faire la loi dans la chaîne; ils sont en lutte permanente avec ce système, qui tend évidemment à se développer. Parce que eux, ils ont besoin de la boîte pour vivre, pour gagner de l'argent et s'acheter des 4x4. Donc ils valorisent le travail, l'efficacité, etc. Et comme tout le monde préfère ce système-là, les boîtes des étrangers tournent bien. Donc les étrangers gagnent de l'argent, donc ils restent.
Mais les locaux... Le système que j'ai décrit pour une boîte, est valable pour tout le pays. Or ce système (croyez-moi, j'en sais quelque chose) est démoralisant, écoeurant, attristant. Vous qui me lisez, pensez que j'exagère, donc vous croyez qu'il reste un espoir. De fait, certains ont de la chance, et sont à des postes où ça se passe bien pour eux. Mais pas la majorité. Et ce sytème crée du désespoir : imaginez un peu : si rien ne sert à rien, si des années de travail voient la promotion et le mérite attribués à d'autres, comment ne pas être déséspéré? Pour ceux qui sont tentés de penser que c'est pareil en France, pensez qu'ici, les gens qui vivent avec une ampoule électrique pour toute la famille, tirent la chasse d'eau tous les deux jours et se lavent à un seau d'eau froide sont nombreux.
Donc, voilà comment, toutes sortes de personnes, dans des situations très diverses, riches ou pauvres, réagissent exactement comme des prisonniers à qui je dirais : ma libération, c'est dans un petit mois... Ils me regardent, poussent un cri, aspirent une goulée d'air... Je souris imperturbablement (pour tous les couteaux qu'on m'a préparé, même s'ils sont en fer-blanc, c'est l'intention qui blesse), et je dis où. Et là, ça tue.

Mais pour conclure, je voudrais juste insister sur un point : les gens qui réagissent comme ça sont des locaux, il s'agit de leur pays. Imaginez le déchirement intérieur que ça peut être (rien à voir avec l'esprit râleur des Français qui critiquent la France soit en l'aimant, soit expatriés aux Etats-Unis ou ailleurs où ils font ce qu'ils veulent - ou presque : rien ne peut être comparé à ce sentiment d'impuissance qu'on a ici). Je reviens sur quelque chose que j'ai déjà dit : il faut que tous les gens du monde puissent aimer leur pays et s'y sentir bien. Ce qui est loin d'être le cas. Oui, ma formulation fait nouille, mais je me sens nouille de toute façon. Pour cela, il faut leur donner les moyens de choisir la façon dont il est dirigé. Là, terrain glissant, et j'arrête, mais je sais à quoi je pense.

Champagne obligatoire

Il faudra retourner bientôt chez Si Mohamed. Notre prochain départ nous obligera à le laisser en charge d'affaires nous concernant et pour lesquelles nous aurons besoin d'un répondant, et la position de Si Mohamed, seigneur féodal, est incontournable.
Donc, re-champagne (on ne peut pas boire autre chose, en fait, c'est obligatoire; car nous pourrions oublier quel est cet homme puissant qui nous invite). Du coup, j'en ai la nausée, à force de me prendre la tête avec ça. Tant mieux. Si je me mets à détester le champagne : je boirais du Moscatel.

La salariat a du bon, surtout en Europe, dans des pays où il y a des lois qu'une écrasante majorité de personnes suivent, et qui ne font pas que décorer, et donner une patine moderne à des régimes sans nom.

Trop, c'est trop. J'ai l'impression d'être une coquille vide. Comment Si Mohamed fait-il? Je sais pertinement que ses intentions sont bonnes. Il ne veut que nous aider, à sa façon. Ce n'est pas de sa faute s'il est un seigneur et s'il embrasse comme un chef de clan. C'est de la mienne si je suis venue ici, si nous avons créé un truc, et si on veut partir. Si on ne s'adapte pas, on ne se plaint pas. Certaines personnes ont des postes assez importants pour pouvoir, face à lui, être des pairs. Avant, nous étions les objets d'un homme encore plus puissant localement, pas méchant du tout, mais bien décidé à ne rien faire pour nous - plus humain, mais aussi peu accessible qu'une multinationale. Parvenir jusqu'à Si Mohamed nous paraissait alors de bon augure. Nous pensions être plus libres, détachés du pouvoir de cet autre Si - mais non. Ici, on ne peut pas être, on ne peut qu'être sous, et plus il y a de gens au dessus, plus c'est intenable.
Seuls ceux qui dépendent de sociétés étrangères n'ont pas ce poids sur les épaules.